École : des violences trop ordinaires
L’irruption de la violence au lycée Jules Guesde de Montpellier, le 10 avril, dans un couloir lors d’un intercours, a ému l’opinion et déchaîné la fachosphère. Au-delà d’une exploitation politique détestable, l’école reste aussi le miroir de la société.
On est chatouilleux sur l’usage des téléphones portables dans cette génération. Le professeur de sciences physiques, dans cet établissement de plus de 2 500 élèves à Montpellier, demande à certains d’entre eux de faire moins de bruit à l’intercours. En vain. Confronté à l’un des trublions qui refuse de donner son identité, il le photographie avec son portable : bousculade, invectives, le professeur donne une gifle, ce qui est proscrit dans un lieu d’éducation, puis il est violemment pris à partie par deux élèves, avant que plusieurs de leurs camarades n’interviennent utilement… tandis que d’autres filment la scène.
Oui, cette jeunesse désacralise à peu près tout, mais ne plaisante pas avec le droit à l’image ni avec l’usage du smartphone, y compris face à un fonctionnaire enseignant. On peut juger ce paradoxe saisissant pour des générations d’élèves confrontées à la pornographie en ligne dès 10 ans ou à la violence quotidienne sur les réseaux sociaux ; s’en offusquer ou dénoncer la perte du respect dû à l’autorité et au savoir n’y changera pourtant rien.
L’interdiction du téléphone au lycée
Au 1er septembre prochain, le téléphone sera interdit dans les lycées, comme il l’est déjà en théorie dans les collèges. Au-delà des difficultés pratiques d’application, bien réelles, le ministère de l’Éducation nationale prend enfin la mesure du problème : un temps moyen passé sur les écrans de plus de cinq heures par jour, quand le temps consacré à la lecture, lorsqu’il existe, devient marginal. Boris Cyrulnik évoquait récemment sur France Inter un processus de « décivilisation » qui touche une partie de notre jeunesse : perte d’intérêt pour l’altérité, affaiblissement des interactions sociales, notamment non verbales, qui fondent notre humanité.
C’est un peu de tout cela dont il s’est agi à Montpellier, au cœur d’une après-midi ordinaire dans un lycée sans histoire, connu pour ses classes internationales, sa mixité sociale et son petit campus accueillant des étudiants. Et c’est, en réalité, le quotidien de nombreux établissements. Cette « décivilisation » n’est pas celle caricaturée par certains médias ou relayée par des discours simplistes. Elle s’est manifestée ici parce qu’un enseignant, manifestement épuisé, se sentant humilié face au refus d’élèves de s’identifier, s’est cru autorisé à répondre par un geste inadapté. Elle s’est également exprimée parce qu’une partie des 11,5 millions d’élèves d’aujourd’hui ne maîtrisent plus certains codes, dans un contexte où la violence du langage et des comportements tend à s’imposer comme un modèle social, parfois relayé par l’environnement familial ou médiatique.
Responsabilités et devoir d’exemplarité
Ici, aucune déresponsabilisation, aucune excuse facile, contrairement à ce que certains commentaires ont pu laisser entendre. La prise de position du président du SNALC (Syndicat national autonome des lycées et collèges), prompte à promouvoir une lecture sécuritaire et corporatiste de la situation, en est une illustration. En diligentant une enquête administrative confiée à deux inspecteurs et remise ce vendredi, les autorités académiques ont agi avec impartialité, tandis que deux plaintes étaient déposées en parallèle, l’une par l’enseignant, l’autre par l’élève giflé.
Cet épisode, ainsi que les réactions qu’il a suscitées — notamment chez de nombreux lycéens se sentant stigmatisés — constituent une alerte supplémentaire sur les évolutions à l’œuvre dans notre société.
Dans ce contexte, il serait erroné de diluer les responsabilités ou de les mettre sur un même plan. Si les actes de violence donneront lieu à des conseils de discipline et à des sanctions probablement justifiées, il convient de rappeler que la responsabilité des adultes n’est pas de même nature que celle des élèves dont ils ont la charge. L’éducation ne peut relever d’une logique de réciprocité ou de représailles lorsque l’on incarne l’autorité. Ce principe vaut pour l’ensemble des agents publics, à commencer par les enseignants, tenus à un devoir d’exemplarité. Le châtiment corporel, encore présent dans certaines sphères familiales, n’a pas sa place à l’école, qui doit demeurer un lieu d’émancipation. Chacun peut commettre une faute ; le professeur a d’ailleurs reconnu immédiatement le caractère « inapproprié » de son geste. Mais si la société venait à le justifier, alors la « décivilisation » décrite par Boris Cyrulnik progresserait encore, au risque d’alimenter une forme d’ensauvagement du débat public.



