Edgar Morin, compagnon humaniste
Résistant, sociologue, philosophe, témoin et savant, l’auteur de « La Méthode » a traversé son siècle en franc-tireur de la pensée, militant de la liberté plus lucide que tant de savants chamarrés.
Né Edgar Nahoum, Edgar Morin aura gardé toute sa vie son pseudonyme de résistant, comme une éternelle fidélité à son passé, lorsqu’il échappait aux souricières de la Gestapo.
Entre 1945 et 1946, il travaille en Allemagne, au sein de l’état-major de la Première Armée française. C’est là qu’il rédige son premier ouvrage, fondé sur l’observation directe d’un peuple vaincu, travaillé par les rumeurs et la culpabilité. Son titre : « L’An zéro de l’Allemagne ». Dès 1949, il s’éloigne du Parti communiste qu’il avait rejoint dans la clandestinité, pour en être exclu en 1951, à la suite d’un article publié dans France Observateur.
De la Résistance à l’engagement algérien
La politique le rattrape au milieu des années cinquante, pour lui intimer le deuxième grand engagement de sa vie : l’Algérie. Avec Roland Barthes, Maurice Merleau-Ponty, Claude Lefort et d’autres, il milite pour l’ouverture de négociations avec le FLN, pour l’indépendance et pour parer à l’instauration d’un régime autoritaire en France.
Au CNRS, on le croit sociologue. En réalité, Edgar Morin n’était ni sociologue, ni historien, ni philosophe, mais tout cela à la fois : un intellectuel sans frontière. Depuis toujours, son regard circulaire reste à hauteur d’homme. Il traque, comme par manie, les pratiques culturelles des groupes sociaux sur lesquels il travaille. Tel un ethnologue, il s’installe dans le village breton de Plozévet. Puis il publie un livre sur la télévision et réalise, avec Jean Rouch, une enquête cinématographique dans les rues de Paris, avec une seule question : « Comment vis-tu ? » Son livre sur « La Rumeur d’Orléans », autre enquête mi-journalistique, mi-sociologique, fera date.
La pensée complexe et « La Méthode »
Edgar Morin ne supportait pas l’univers cloisonné des sciences humaines et des sciences naturelles, ce monde académique séparé par les chasses gardées des mandarins. Bien avant Mai 68 et la révolte étudiante qui allait chambouler les facultés, il traverse en diagonale toutes les disciplines. Entre 1961 et 1962, il enseigne à la Faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili, puis rencontre Jacques Monod en Californie.
Ce long séjour aux Amériques sera le tournant majeur. À son retour, il pose les fondements de sa réflexion sur ce qu’il nomme « la pensée complexe ». Son point de départ est à l’image de l’homme modeste qu’il a toujours été : aider à comprendre ce que le commun des mortels appelle « la complexité du monde ». Il s’en explique dans un livre sorti en 1982, « Science et conscience », ouvrage traduit dans de nombreuses langues. Ensuite viendra son œuvre maîtresse : « La Méthode », six volumes publiés de 1977 à 2004, véritable encyclopédie où toutes les connaissances sont analysées selon un déroulement cyclique, entre ordre et désordre. Il est l’un des premiers à avoir mis en exergue la nature multidimensionnelle de la connaissance.
Pendant longtemps, Edgar Morin a été raillé par certains Trissotins qui le tenaient pour un trivial touche-à-tout. Aujourd’hui, il est docteur honoris causa d’une trentaine des plus grandes universités de la planète. C’est l’ironie de son parcours : la vedette intellectuelle mondiale qu’il est devenu est en fait un autodidacte. Edgar Morin était titulaire d’une modeste licence de droit et d’histoire. Repéré par Maurice Merleau-Ponty et Vladimir Jankélévitch, il entre au CNRS en 1950 pour devenir maître de recherche, sans jamais avoir rédigé de thèse de doctorat.
En Asie, en Amérique latine comme en Amérique du Nord, toutes les bibliothèques universitaires conservent les travaux de cet esprit inclassable et libertaire. Aux États-Unis, Edgar Morin a rejoint le cortège des intellectuels français étudiés avec le groupe dit de la « French Theory », ces théoriciens de la déconstruction où figurent, entre autres, Michel Foucault et Gilles Deleuze.
Jusqu’à son dernier souffle, Morin, le centenaire, est resté attentif à la marche du monde. En février dernier, au micro de Radio France, il lançait cet appel : « à penser cette Terre-patrie dont nous sommes les enfants, tous. Nous devons la défendre ». Extra-lucide depuis ses premiers engagements dans la lutte clandestine contre le nazisme, il avait ajouté ce jour-là une note plus amère : nous sommes dans « un monde où l’unification technique et économique n’a pas du tout fait une communauté de destins entre les peuples et les cultures. Au contraire. On n’a pas pris conscience de l’ensemble des périls. Les fanatismes se multiplient. Il y a une crise mondiale de la démocratie ». Parole d’humaniste.



