Éducation : les vraies raisons de la colère
L’école française ne manque ni de réformes annoncées ni de milliards affichés au budget. Pourtant, elle peine toujours à recruter, à remplacer ses professeurs et à réduire les inégalités. Et si le problème venait aussi de la manière dont l’argent est réparti ?
Dix ans après avoir élu son plus jeune président de la République, la France fait mine de découvrir que l’avenir du pays n’était pas sa priorité. En dix ans, le ministère de l’Éducation est passé du règne réformateur et décrié de Jean-Michel Blanquer à une valse de cinq ministres entre 2023 et 2024. De quoi dérégler une machine qui a déjà tendance à s’emballer : aucun autre code que celui de l’Éducation n’a autant grossi depuis l’an 2000.
L’inflation normative et les gesticulations précipitées, comme les inutiles et frustrants groupes de niveau annoncés par Gabriel Attal puis retirés par ceux qui lui ont succédé, ont masqué une réalité structurelle : l’amélioration de l’instruction en France n’est pas une priorité du gouvernement Macron. Sous l’illusion des rallonges budgétaires successives se cache une vérité dérangeante : l’argent de l’école finance aujourd’hui un système de rentes que la gauche doit promettre de briser.
Quand les jeunes paient pour les anciens
La première d’entre elles est celle d’une solidarité intergénérationnelle inversée. Certes, les dépenses d’éducation ont augmenté depuis 2017, notamment pour rehausser les salaires en début de carrière. Mais un paradoxe persiste : comment expliquer aujourd’hui que les enseignants les mieux payés soient les retraités ? Les cotisations au compte d’affectation spéciale des pensions absorbent plus d’un quart du budget total de la mission « Enseignement scolaire ». Des néo-titulaires, locataires de clapiers dans les périphéries des grandes villes, financent ainsi le train de vie subventionné de retraités propriétaires. Pendant ce temps, l’aplatissement des grilles, le gel quasi continu du point d’indice depuis 2010, une politique d’allocation des ressources humaines opaque, le déficit de formation continue de qualité, les horaires atypiques et l’attractivité du privé pour les filières scientifiques réduisent l’attrait du métier. Les maux sont connus, mais leur résolution passerait par un rééquilibrage budgétaire défavorable au corps électoral le plus mobilisé : les retraités.
La carte scolaire ne suit plus la carte sociale
La deuxième anomalie est la rente territoriale et politique, qu’incarne le naufrage de l’éducation prioritaire. La France est l’un des pays développés les plus inégalitaires en matière d’éducation. La colère en Seine-Saint-Denis ne vient pas de nulle part : malgré le classement massif des établissements du département en réseaux d’éducation prioritaire (REP et REP+), la dépense publique par élève y reste inférieure à celle de Paris ou à la moyenne nationale. Pire encore : cette carte n’a pas été mise à jour depuis 2015, pour des raisons que l’auteur juge purement électoralistes. Parce que la révision se fait à moyens constants – aucun établissement ne peut y entrer si aucun autre n’en sort -, les élus locaux des communes classées défendent leur statut pour conserver leurs dotations, bloquant l’entrée de nouveaux territoires aujourd’hui paupérisés. Face à ce blocage, le ministère d’Édouard Geffray a estimé ne pas avoir « l’espace-temps politique » pour modifier la carte, alors qu’elle devrait légalement l’être tous les quatre ans.
Conséquence : les inégalités structurelles plombent les débuts dans la vie des élèves du département le plus jeune de France métropolitaine. Les parents d’enfants handicapés savent que leur enfant risque d’y être maltraité institutionellement en raison du manque dramatique d’AESH. La part de contractuels, par définition moins expérimentés, y explose. Le bilan est lourd : un élève du 93 perdrait en moyenne un an et demi de cours sur l’ensemble de sa scolarité à cause des professeurs non remplacés, et 40 % des établissements n’auraient plus de médecine scolaire.
Le privé aux frais du public
Enfin, la troisième rente est celle du séparatisme social, captée par l’enseignement privé. Depuis 2017, la ségrégation bourgeoise dans le privé s’est accentuée, faussant les chances des familles les plus modestes. D’ailleurs, 99 % des écoles privées sous contrat étant catholiques, on devrait plutôt parler d’enseignement papiste. Si la part globale d’élèves scolarisés dans le privé reste autour de 17 %, en raison de la sacro-sainte règle des 80-20 qui fige la répartition historique des postes, sa composition sociologique s’est radicalement transformée. Le privé sous contrat concentre désormais les élèves très favorisés et siphonne les classes moyennes des collèges publics urbains. Cet évitement scolaire est financé à plus de 75 % par de l’argent public – État et collectivités -, sans que la loi n’exige la moindre contrepartie en matière d’accueil des élèves boursiers ni que les contrôles du respect de la laïcité soient réellement effectifs.
La réponse à la mobilisation lycéenne ne se jouera pas devant des piquets de blocus ou des poubelles enflammées, qui sont du pain bénit pour la galaxie Bolloré. Elle se jouera dans les discussions budgétaires, où les députés devront choisir entre la facilité de la rente et le courage de la réforme.



