El Mansouri, une femme face au désert des urnes

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 03/10/2026

Avec 62 % d’abstention, les législatives marocaines du 23 septembre ont confirmé la défiance des électeurs, notamment des jeunes, envers la classe politique. Première femme à la tête du gouvernement, Fatima Ezzahra El Mansouri devra les reconquérir.

Le roi du Maroc a nommé, le 29 septembre, la maire de Marrakech, Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme Première ministre du pays — a annoncé le Cabinet royal — après la victoire de son parti aux élections législatives. (Photo by Driss BEN MALEK / MAP / AFP)

Au Maroc, les urnes auront surtout parlé par leur silence. Cette abstention massive des jeunes, imitée par une part notable des autres électeurs, ne peut être une surprise. Elle traduit le malaise qui traverse aujourd’hui la société marocaine, souvent résumé par l’expression « Maroc à deux vitesses ».

D’un côté, un pays tourné vers les grands chantiers de prestige : le football, avec la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025 et bientôt la Coupe du monde 2030, mais aussi les trains à grande vitesse, le tourisme de luxe, les usines automobiles et aéronautiques, le grand port de Tanger Med ou encore l’Université Mohammed VI, réservée à une élite. De l’autre, le Maroc de la misère persistante, des nombreuses failles de son système éducatif et, plus encore, de son système de santé, ainsi que du manque criant d’emplois permanents. 

Ce sont les institutions marocaines elles-mêmes qui en attestent : Banque centrale du Maroc, Conseil économique et social ou encore Banque mondiale. Moins de quatre personnes sur dix en âge de travailler disposent d’un emploi formel, saisonnier ou à temps partiel pour beaucoup, et chaque année, environ trois cent mille emplois manquent à l’appel pour répondre à l’arrivée des jeunes sortant du système éducatif.

L’histoire la plus récente du Maroc offre des témoignages bien plus violents de cette dualité du pays. Le mouvement déclenché par la génération dite Gen Z 212 l’an dernier ne dénonçait rien d’autre que ce volet sombre du Maroc d’aujourd’hui. Plus encore, la crise de Ceuta, avec ces dizaines de milliers de jeunes se ruant vers l’enclave espagnole et les dizaines de morts qui en résultèrent, en fut un écho autrement plus dramatique. 

Mais ni le mouvement de la Gen Z 212 ni le drame de Ceuta ne semblent avoir infléchi la démarche de la classe politique au pouvoir, sinon à travers quelques bonnes paroles ou slogans de campagne, tel celui du Premier ministre sortant Aziz Akhannouch, promettant la création d’un million d’emplois à l’horizon 2030. La Gen Z 212 demandait d’ailleurs, outre ses revendications de base sur l’éducation, la santé ou l’emploi, le départ de ce chef du gouvernement, dont la grande fortune, liée à la distribution pétrolière, renforçait chez ces jeunes le sentiment de n’être ni compris ni entendus, et celui d’un immense décalage entre eux et la classe politique.

Une classe politique qui regarde ailleurs

Face à eux, la classe politique semble les avoir ignorés et avoir préféré le prestige international d’un Maroc jouant dans la cour des grands, s’arrogeant un rôle de leader continental et de pont entre les pays riches et  les nations pauvres, entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne.

Pourtant, tous les éléments permettant d’analyser les risques inhérents à la situation politique étaient présents. Le roi Mohammed VI lui-même avait fait preuve d’une grande lucidité lors de son récent discours du Trône, en faisant une référence très transparente à ce « Maroc à deux vitesses » et en mettant en garde la classe politique contre les fractures du pays, notamment entre jeunes et moins jeunes, mais aussi entre villes et campagnes et, plus généralement, entre richesse et pauvreté.

Mais la réaction de cette classe politique a semblé si peu à la hauteur que le résultat s’est traduit directement dans les urnes. Certes, les trois partis qui constituaient la coalition gouvernementale ont obtenu les meilleurs résultats, mais dans un ordre différent. Le Parti authenticité et modernité (PAM) a obtenu 97 sièges sur 395 à la Chambre, contre 66 au Rassemblement national des indépendants (RNI) et 65 au Parti de l’Istiqlal.

Avec seulement 38 % de participation, le verdict des urnes a ainsi consacré ce Maroc à deux vitesses : celui de la « modernité » votant, celui qui est en difficulté, s’abstenant ou accordant ses suffrages à des partis marginaux.

Le choix du roi

Dans ce contexte, le choix du roi de nommer Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à devenir cheffe du gouvernement, n’est pas vraiment une surprise. Outre son rôle de dirigeante du PAM et de maire de Marrakech, elle appartenait au précédent gouvernement comme ministre de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme et de l’Habitat, mais avait mené campagne sur un ton très critique à l’égard du précédent Premier ministre, n’hésitant pas à parler d’« échec » de sa politique, notamment envers les jeunes.

Elle devra donc trouver une majorité pour gouverner, soit en reconduisant une coalition gouvernementale mise à mal par la campagne, soit sans le RNI, mais avec un autre appui que le seul Istiqlal, possiblement un parti de gauche.

Fatima El Mansouri devra donc choisir ses priorités, entre une Coupe du monde 2030 à réussir et les réponses à apporter aux aspirations d’un peuple marocain qui ne profitera guère de l’événement.

Les chantiers relatifs à la prochaine Coupe du monde, symboles de priorités bien éloignées des demandes d’une grande partie de la population, ne pourront donc suffire à provoquer au Maroc le sursaut nécessaire pour que sa classe politique prenne plus nettement conscience de la réalité de ce Maroc à deux vitesses.

2030 est encore loin pour quiconque attend un emploi, vit chichement de sa terre ou n’accède que difficilement à l’école. Encore faut-il que ce nouveau gouvernement donne rapidement des signes tangibles en ce sens, autres que de vagues promesses.

Fatima El Mansouri saura-t-elle trouver la clé ?

Jean-Paul de Gaudemar

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