Élections au Maroc : la jeunesse hors liste

par Javier Garcia |  publié le 22/09/2026

Le pays n’a jamais autant construit, investi, exporté. Tandis que le Maroc vote ce mercredi, sa jeunesse regarde pourtant les urnes avec une indifférence qui en dit long. Derrière les grands chantiers la croissance, une autre fracture s’est installée.

Des partisans du Rassemblement national des indépendants (RNI) participent à une marche de campagne électorale à la veille des élections législatives prévues pour le 23 septembre, à Rabat, le 22 septembre 2026. (Photo Abu Adem Muhammed / Anadolu via AFP)

Les affiches sont partout. Un jeune Marocain revenu récemment du pays me décrit les murs couverts de visages de candidats. Pourtant, lui n’ira pas voter ce mercredi. Pourquoi ? « Ça ne sert à rien. »

À quelques dizaines de kilomètres de Meknès, une jeune femme vivant dans un village répond exactement l’inverse : elle ira voter.

Au moment où le Maroc vote, ces deux réponses racontent peut-être davantage le Maroc que bien des meetings. Les 18-24 ans ne représentent que 3 % des électeurs inscrits. Le chômage des jeunes atteint environ 27 %. Les partis de la majorité ont donc placé l’emploi au centre de leur campagne, avec la promesse d’environ un million de postes supplémentaires.

Transformation à grande vitesse

Le paradoxe est que ce décrochage intervient dans un pays qui se transforme à grande vitesse.

En 2025, le complexe portuaire de Tanger Med a manutentionné 11,1 millions de conteneurs en équivalent vingt pieds (EVP), contre 10,24 millions pour le port de Los Angeles. Un port marocain traite désormais davantage de conteneurs que le premier port américain.

À cela s’ajoutent l’industrie automobile, les phosphates, les énergies renouvelables, le TGV et près de 20 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures à l’approche du Mondial 2030. Le Maroc construit son avenir matériel. Mais une partie de sa jeunesse doute de pouvoir choisir son avenir politique.

Afrobarometer, réseau panafricain d’enquêtes d’opinion, en donne une mesure. Seuls 37 % des Marocains de 18 à 35 ans déclarent faire confiance au Parlement, 33 % au chef du gouvernement et 33 % aux partis politiques. Les jeunes votent moins et adhèrent moins aux partis que leurs aînés, tout en étant davantage présents dans les manifestations et sur les réseaux sociaux.

Deux Maroc face aux urnes

Reste que cette jeunesse n’est sans doute pas homogène. La conversation avec nos deux jeunes Marocains suggère une autre fracture : celle entre les villes et les campagnes.

Elle ne sort pas de nulle part. En 2021, 94,3 % des électeurs potentiels vivant en milieu rural étaient inscrits sur les listes, contre seulement 56,7 % des urbains. Chez les seuls 18-24 ans, le taux national d’inscription n’était déjà que de 33,6 %. Ces chiffres ne permettent pas d’affirmer que les jeunes ruraux voteront davantage en 2026, mais ils montrent que l’inscription électorale demeure beaucoup plus profondément ancrée dans les campagnes.

Un Marocain issu d’une famille historiquement proche du Palais sous Hassan II résume ainsi sa perception du système : « On vote l’homme, pas le parti. » Dans un village, précisément, l’homme a un visage, une famille, un réseau. Dans une grande ville, le bulletin rencontre plus facilement cette phrase : « À quoi bon ? »

Le Palais garde la main

La monarchie conserve par ailleurs la maîtrise des grandes orientations stratégiques du royaume et de domaines essentiels. Les partis disposent donc d’un espace politique réel, mais circonscrit, ce qui nourrit aussi le sentiment que l’essentiel se décide ailleurs.

Notre interlocuteur choisit une image plus simple. Le système politique marocain ressemble, dit-il, « au salon de la villa du bled » : tapis, boiseries, lustres, sofas. Tout est impeccable. Puis on entre dans les autres pièces, « et la peinture s’écaille ».

Le Maroc peut désormais faire passer davantage de conteneurs par Tanger Med que Los Angeles. Mais lorsqu’on demande à certains de ses jeunes citoyens pourquoi ils ne voteront pas, la réponse tient en quatre mots :

« Ça ne sert à rien. »

Javier Garcia