Élections en Israël : un scrutin existentiel
Près de 80 ans après sa naissance, l’État hébreu est face à une question que ses fondateurs pensaient peut-être avoir tranchée : quel pays veut-il être ? L’enjeu des élections portera moins sur la diplomatie ou l’économie que sur la nature même d’Israël.
Il fut un temps où les convictions les plus tranchées avaient encore leurs garde-fous. Les anciens Premiers ministres Menahem Begin et Yitzhak Shamir étaient des hommes de droite dure, opposés à un État palestinien et anciens membres de milices qui s’étaient opposées à Ben Gourion lors de la création de l’État. Ils respectaient néanmoins les règles de la démocratie, l’équilibre des pouvoirs, la liberté de la presse et l’indépendance de la justice.
Quand les garde-fous cèdent
Héritier politique de Begin, repéré par Shamir – qui refusait le moindre contact avec le mouvement dont Ben Gvir est aujourd’hui l’héritier –, Benyamin Netanyahou a longtemps respecté l’État de droit et les institutions démocratiques du pays, avant de choisir une autre voie à partir de 2015, et plus encore depuis 2022. Cerné par la justice dans des affaires de corruption et d’abus de pouvoir évélées par la presse, il a alors entrepris de s’attaquer aux contre-pouvoirs en Israël, au prix d’une alliance avec une extrême droite raciste, longtemps ostracisée à droite comme à gauche. Si les manifestations de 2023 ont permis de freiner ce tournant autoritaire, certaines mesures ont tout de même été prises, et la transformation d’Israël en démocratie illibérale pourrait devenir une réalité en cas de reconduction au pouvoir de Netanyahou et de sa coalition.
Cette élection ne se jouera donc pas seulement sur la perspective d’un État palestinien, la guerre en Iran ou même le coût de la vie, sujet pourtant majeur. Elle se jouera sur le type de société que veut être Israël : une société démocratique et libérale, certes imparfaite, ou une société fragmentée en communautés, gagnée par une dérive messianique et dans laquelle le pouvoir exécutif peut agir à sa guise, sans véritable contre-pouvoir.
La tentation du départ
Depuis 2023, près de 300 000 Israéliens ont quitté le pays, dont 1 300 médecins, soit, rapporté à la population française, l’équivalent de 2 millions de personnes, dont 9 000 médecins. Alors que 2 500 demandes de naturalisation polonaise avaient été déposées en 2021, ce chiffre a atteint 9 000 en 2024, et 30 % des Israéliens envisageraient de quitter le pays. Cet exode – ou sa préparation – d’une partie des forces vives du pays, alors même que l’antisémitisme et l’antisionisme radical progressent dans le monde, illustre assez bien l’enjeu existentiel de ces élections : le rassemblement du peuple juif sur sa terre historique est au cœur même du projet sioniste.
Ce qu’il reste de 1948
L’État d’Israël a été créé pour normaliser l’existence juive en lui redonnant un cadre national, comme à tout autre peuple. La colonisation en Cisjordanie porte aujourd’hui un projet messianique très éloigné de cette vision originelle. Outre leur dispense du service national, qui met à mal l’idée de cohésion nationale essentielle aux pères fondateurs du pays, les ultraorthodoxes font peser une certaine coercition religieuse sur la société, notamment avec l’absence de transports publics ou la fermeture des commerces pendant le shabbat. Le mépris de certains d’entre eux envers les Juifs non orthodoxes, en Israël comme dans la diaspora, dont ils vont parfois jusqu’à contester la judéité, remet également en cause un principe fondateur du sionisme : la création d’Israël comme foyer national du peuple juif dans toute sa diversité. Enfin, l’idéal démocratique et l’intégration dans le concert des nations, au cœur de la déclaration d’indépendance du pays en 1948, sont aujourd’hui battus en brèche par le gouvernement en place et seront au cœur de la bataille politique à venir. C’est donc une certaine idée d’Israël, celle des pères fondateurs, qui est aujourd’hui remise en cause par le gouvernement de Netanyahou. Sa sauvegarde sera au cœur des prochaines élections israéliennes, sans doute les plus cruciales depuis la création du pays.



