Éloge du coup de pied au cul

par Bernard Attali |  publié le 31/07/2026

On ne remercie jamais assez ceux qui nous provoquent. C’est une ingratitude et une faute. Car dans un monde où la mollesse est la maladie chronique des démocraties, un coup de pied au derrière est parfois salutaire. Alors …

Une installation artistique de Galam Zulkifli représentant les présidents Xi Jinping (Chine), Donald Trump (États-Unis) et Vladimir Poutine (Russie) lors de l'exposition ARTSUBS à Surabaya à Java, Indonésie, le 2 août 2025. (Photo Juni KRISWANTO / AFP)

Merci à la Russie de Poutine. On avait, en Europe, une conception assez théorique de la solidarité : des sommets, des communiqués, des drapeaux étoilés. Il a fallu qu’un maître du Kremlin envoie ses missiles sur Kiev pour que le mot « défense » redevienne autre chose qu’une ligne budgétaire qu’on rogne discrètement chaque année depuis 1991. Merci d’avoir réveillé en nous un début de solidarité à défaut de courage — vous ne vouliez sans doute pas nous faire ce cadeau, mais le voilà : une Europe qui réapprend à compter ses obus et à tenir ses alliances plus longtemps qu’un sommet du G7.

Merci aux États-Unis de Trump. Il fallait un magnat de l’immobilier devenu président pour nous rappeler qu’une démocratie qui se laisse acheter par ses milliardaires cesse d’être une démocratie pour devenir une ploutocratie. Merci de nous avoir montré, par la démonstration plutôt que par la théorie, ce que devient un pays quand les GAFAM font la loi et que la loi fait des courbettes aux GAFAM.

Il fallait bien un entrepreneur richissime comme Elon Musk, persuadé que son génie industriel se prolonge naturellement en compétence politique, pour nous montrer le visage exact d’un monde qui serait gouverné par des mégalomanes du business plutôt que par des institutions démocratiques. Leur phobie de toute réglementation, c’est le retour du « renard dans le poulailler ».

Merci à la Chine de toujours. Vous planifiez à vingt, trente, cinquante ans, quand nous peinons à tenir un mandat de cinq ans sans référendum de mi-parcours. Merci de nous avoir donné, par contraste, une leçon de patience stratégique — même si cette leçon nous arrive, comme souvent avec vous, dans un conteneur maritime, encombrée de subventions et de dumping, produits par une société sans aucune liberté individuelle.

Merci à l’Iran des mollahs. Il fallait bien un régime théocratique moyenâgeux pour nous rappeler ce que devient une société quand la religion prend le pas sur la loi commune : elle sombre dans le fanatisme. Merci d’offrir, malgré vous, la plus belle plaidoirie pour la laïcité qu’on ait vue depuis 1905. N’en déplaise à une extrême gauche qui cache à peine sa mansuétude pour Téhéran ; et à une extrême droite qui, nostalgique de Vichy, ressort du placard son bénitier et son ordre moral. Oui, merci aux mollahs : les pendaisons de Téhéran nous font réaliser le sort qu’ils réservent à Israël (eux et leurs sympathiques amis du Hamas et du Hezbollah) si l’État hébreu baissait la garde.

Il y a quelque chose de positif dans cette gratitude à rebours : souvent, ce n’est pas l’ami mais l’adversaire qui nous révèle à nous-mêmes. L’ami nous rassure ; l’adversaire nous réveille. Il nous force à redéfinir ce que nous sommes prêts à défendre, et ce que nous refusons de devenir. En ce sens, Poutine, Trump, le Parti communiste chinois, les mollahs de Téhéran sont, sans le vouloir, les meilleurs professeurs d’instruction civique que l’Europe ait connus depuis la chute du mur de Berlin.

Mais n’allons pas si loin. Chez nous aussi, les remerciements s’imposent. Notre gratitude va à LFI qui nous montre que la bête antisémite est toujours vivante. Et au RN qui nous fait prendre conscience qu’une majorité de Français envisage avec faveur l’arrivée d’un régime illibéral. Maintenant, grâce à eux, nous savons contre quoi et contre qui nous allons nous battre. C’est dur, j’en conviens. Tout cela nous fait réaliser nos faiblesses, voire nos lâchetés. Mais quand on reçoit un coup de pied au cul, le pied n’est pas toujours seul responsable.

Bernard Attali

Editorialiste