Énergie : l’Asie sous haute tension

par Javier Garcia |  publié le 25/09/2026

En Asie, puces électroniques, voitures électriques et intelligence artificielle s’ajoutent aux besoins de centaines de millions d’habitants qui aspirent à vivre mieux. Une montée en puissance inarrêtable… et toujours plus énergivore.

Le vice-Premier ministre chinois Ding Xuexiang, lors de la cérémonie d'ouverture de la 16e réunion ministérielle sur l'énergie de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) à Pékin, le 10 septembre 2026. (Photo LIU Weibing / Xinhua via AFP)

À Dacca, la capitale du Bangladesh, les habitants attend parfois jusqu’à minuit pour faire cuire leur dîner. C’est à cette heure que le gaz revient dans les tuyaux. À Séoul, le problème est inverse : il faut trouver assez d’électricité pour alimenter les usines de semi-conducteurs, les voitures électriques et les centres de données de l’intelligence artificielle. La Corée du Sud estime qu’il lui faudra 25 à 30 gigawatts supplémentaires dans les prochaines années. En ordre de grandeur, l’équivalent d’une vingtaine de gros réacteurs nucléaires.

Deux réalités qui illustrent un même constat : l’Asie a faim d’énergie.

Derrière le « cloud », des centrales bien réelles

Nous avons pris l’habitude de raconter la révolution numérique comme si elle abolissait la matière. Les données seraient dans le « cloud », l’intelligence artificielle dans des algorithmes, l’économie dans des écrans. Mais derrière chaque serveur reviennent les bonnes vieilles réalités industrielles : centrales, transformateurs, lignes à haute tension, eau de refroidissement.

L’intelligence artificielle ressemble à un nuage. Son infrastructure ressemble à une centrale électrique. En Malaisie, pendant une semaine particulièrement chaude d’août, les centres de données ont déjà absorbé jusqu’à 9,3 % de l’électricité consommée dans la péninsule. À l’horizon 2035, ils pourraient en représenter près du tiers si tous les projets annoncés aboutissent. Et pourtant, l’ordinateur n’est peut-être pas l’objet le plus important de cette histoire. Le climatiseur pourrait l’être davantage.

L’Agence internationale de l’énergie estime que le parc résidentiel de climatiseurs d’Asie du Sud-Est pourrait tripler d’ici 2035. Ce chiffre raconte bien plus qu’une évolution technologique. Il raconte l’urbanisation, l’enrichissement et le réchauffement climatique.

Une famille vietnamienne, indonésienne ou philippine qui entre dans la classe moyenne achète parfois son premier climatiseur. Le geste paraît dérisoire. Répété par des dizaines de millions de ménages, il oblige à construire des centrales.

La Chine change d’échelle

La Chine donne une idée de l’échelle. Sa consommation d’électricité devrait encore progresser d’environ 4,9 % par an entre 2026 et 2030. À première vue, rien de spectaculaire. Mais 4,9 % de la Chine, c’est immense : environ 2 600 térawattheures supplémentaires en cinq ans, soit presque l’équivalent de la consommation annuelle actuelle de l’Union européenne.

Il faut donc tout construire à la fois : solaire, éolien, barrages, nucléaire, centrales à gaz, batteries et réseaux. Le Vietnam en est un symbole. Il avait abandonné son programme nucléaire en 2016. Dix ans plus tard, il le relance.

Car l’équation asiatique tient désormais en quatre impératifs difficiles à concilier : produire davantage, produire en permanence, produire à un prix supportable et produire avec moins de carbone.

Quand l’énergie vient à manquer

Le Bangladesh montre ce qui se passe lorsque l’un des termes de l’équation cède. Dépendant fortement du gaz, il subit de plein fouet la hausse du prix du gaz naturel liquéfié (GNL). Dans les usines textiles, certaines machines ralentissent ou s’arrêtent. Dans les cuisines, certains repas attendent minuit.

L’Asie avait besoin de pétrole pour ses voitures et de charbon pour ses usines. Elle réclame désormais de l’électricité pour ses usines, ses voitures, ses climatiseurs et ses ordinateurs.

Mais son immense défi énergétique ne vient peut-être pas d’abord des technologies spectaculaires. Il vient de gestes ordinaires multipliés par des centaines de millions : faire tourner une machine, prendre le métro, refroidir une chambre, préparer un repas. Quand tout un continent veut vivre mieux, il faut aussi lui fournir l’énergie correspondante.

Javier Garcia