Enquête sur nos ennemis
Journaliste, sociologue, habitué des grandes enquêtes de terrain, Frédéric Martel a parcouru le monde pour rencontrer les adversaires de l’Occident, qui ne sont pas tous à l’étranger…
Il a consacré huit années de sa vie, traversé cinquante-deux pays et recueilli les témoignages de près de deux mille interlocuteurs pour produire ce livre ambitieux. Frédéric Martel livre une fresque intellectuelle étonnante de richesse documentaire, mais aussi la traversée d’une tension : celle entre l’enquête et le plaidoyer.
De Moscou à Pékin, de Téhéran à Caracas, une guerre mondiale des idées fait rage, visant les valeurs fondamentales que sont la démocratie, le pluralisme, les droits de l’homme et la liberté d’expression. Et l’adversaire n’est pas seulement l’ennemi déclaré — le régime autoritaire, l’idéologue islamiste, le propagandiste du Kremlin — mais aussi, sur un autre versant, le populiste qui prétend exalter l’Occident en le vidant de sa substance libérale.
Frédéric Martel n’est pas de ceux qui tracent un front simple et rassurant entre le camp du bien et celui des ténèbres. L’ouvrage raconte le grand renversement idéologique de notre époque : l’Occident rejeté par ceux, comme la Chine ou l’Iran, qui veulent l’anéantir ; mais aussi glorifié par les populistes russes, hongrois, américains ou brésiliens, qui prétendent l’exalter. Il y a dans cette double menace — l’ennemi externe et l’ennemi interne — quelque chose de vertigineux que le livre saisit avec une acuité rare. Donald Trump n’est pas l’antithèse de Xi Jinping ; il est, à sa manière, le symptôme d’un même épuisement : celui qui mine la confiance dans les institutions et les valeurs de l’Occident libéral.
L’enquête, une radiographie géopolitique
L’enquête elle-même est à la hauteur de l’ambition. Martel a rencontré des intellectuels proches du Parti communiste chinois, des idéologues du régime poutinien, des propagandistes du Hamas, mais aussi des conseillers de l’équipe Trump. Cette polyphonie donne au livre sa texture particulière : on a moins affaire à un essai théorique qu’à un grand carnet de bord géopolitique, une série de portraits et de conversations dont la somme finit par constituer une radiographie du monde tel qu’il se pense lui-même en dehors de nous. C’est là la vraie force de Frédéric Martel depuis Mainstream (2010) et Sodoma (2019) : faire parler les acteurs, laisser les contradictions advenir, résister à la tentation du commentaire surplombant.
En cartographiant avec minutie la haine que l’Occident inspire, l’auteur met le doigt sur ce qui rend cette haine si dangereuse : notre incapacité chronique à la prendre au sérieux. Nous avons longtemps cru que les ennemis des Lumières allaient se dissoudre dans le progrès. Ils n’ont rien vu venir.
Le refus de voir
Le vrai fil rouge d’Occidents, c’est moins la virulence de ceux qui nous combattent que la lâcheté avec laquelle nous avons choisi de ne pas les entendre.
La guerre des idées que décrit Martel n’est pas secrète. Elle est déclarée, théorisée, publiée, enseignée. Les idéologues de Poutine — de Douguine à Sorokine — ont diffusé depuis deux décennies une doctrine de démolition aussi explicite que méticuleuse. Les « penseurs » du Parti communiste chinois ont produit des milliers de pages sur la nécessité de substituer aux normes occidentales un autre ordre mondial, souverain et hiérarchique. Les théologiens de la République islamique ont écrit, en toutes lettres et dans des revues accessibles, que la modernité libérale est une pathologie à éradiquer. Tout cela était lisible. Nous l’avons ignoré.
Pourquoi ? Martel avance plusieurs explications. Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler le piège de la symétrie : pendant des années, une certaine intelligentsia occidentale a estimé de bon ton de traiter avec la même suspicion toute affirmation de supériorité culturelle, fût-elle libérale ou autoritaire. Cette posture — intellectuellement confortable, moralement flatteuse — a eu un coût politique : elle a laissé le champ libre à ceux qui, eux, n’hésitaient pas à nommer leurs ennemis.
Il y a ensuite l’illusion marchande. L’intégration économique, credo des années 1990 et 2000, devait produire, par la grâce invisible des échanges, une convergence progressive vers les normes libérales. La Chine s’enrichirait, et s’adoucirait. La Russie trouverait dans l’interdépendance des intérêts commerciaux un apaisement durable. On connaît la suite. Frédéric Martel est impitoyable sur ce point : l’Occident a confondu la mondialisation des flux avec une mondialisation des valeurs. Il a cru — parce que cela lui était commode de le croire — que ses adversaires jouaient le même jeu que lui. Funeste erreur.
Fatigue identitaire et aveuglement
Il y a enfin — et c’est peut-être le plus troublant — la fatigue identitaire. En cherchant à expliquer l’Occident par les haines qu’il suscite, Martel finit par nous éclairer sur ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, à cet instant du récit, c’est une civilisation qui, à force de s’interroger sur ses propres crimes historiques — réels, indiscutables —, a perdu le réflexe élémentaire de se défendre. L’autocritique, vertu libérale par excellence, s’est retournée contre elle-même : elle est devenue, dans certains cercles, une forme de capitulation anticipée.
L’Europe en est l’exemple le plus flagrant : les intellectuels européens n’arrêtent pas de se flageller alors qu’ils vivent dans un des rares endroits de la planète où la liberté individuelle et le développement économique peuvent se conjuguer. Comment peut-on se croire en enfer quand le reste du monde vous croit au paradis ?
En 2026, alors que la carte des alliances se redessine à une vitesse qui donne le vertige, Frédéric Martel nous offre quelque chose de rare : les matériaux pour comprendre ce que les ennemis de l’Occident — et ses faux amis — ont réussi : discréditer les valeurs les plus essentielles. Et nous enterrer avec.
Frédéric Martel, Occidents. Enquête sur nos ennemis, Plon, 2026.



