Erdogan serre la vis, Trump ferme les yeux

par Régis Poulain |  publié le 06/06/2026

Tandis que le monde regarde ailleurs, Recep Tayyip Erdogan accentue la répression en vue de probables élections anticipées, avec la complicité discrète de Donald Trump.

Des policiers anti-émeutes turcs entourent des étudiants lors d'une manifestation devant l'université Bilgi, après que le président turc Erdogan a ordonné sa fermeture en milieu d'année scolaire à Istanbul, le 24 mai 2026. (Photo Ozan KOSE / AFP)

En bon autocrate, Erdogan s’en est d’abord pris à la principale université privée d’Istanbul, Bilgi, historiquement libérale : sa fermeture par décret le 22 mai dernier a mis des milliers d’étudiants dans la rue, forçant le pouvoir à revenir en arrière deux jours plus tard. Les intellectuels, durement touchés par le régime dès qu’ils prennent la parole sur des sujets politiques, ont été une nouvelle fois échaudés.

Opposition affaiblie et pressions judiciaires

À cela s’ajoute l’ingérence de l’État dans les affaires du parti social-démocrate, principal défenseur de l’idéologie kémaliste. La justice a ordonné le même jour le remplacement de l’actuel dirigeant, Özgür Özel, par son prédécesseur, Kemal Kılıçdaroğlu, une manœuvre qui a permis de diviser le parti entre les deux leaders. L’expulsion par la police, manu militari, d’Özel du siège du parti a été largement diffusée sur les réseaux sociaux et a choqué une partie de l’opinion.

Plusieurs manifestations, notamment celle du 3 juin, ont émaillé le pays pour dénoncer la mainmise de l’AKP (parti islamo-conservateur d’Erdogan) sur la direction du principal parti d’opposition. Plus prosaïquement, le fondateur de la République, Atatürk, a légué à sa mort en 1938 des parts de la banque İşbank à son parti, lui assurant une indépendance financière qui déplaît aujourd’hui à Erdogan, lequel menace régulièrement de les saisir.

Médias sous contrôle et échéance électorale

Dans le même temps, l’étau se resserre sur les médias. Une nouvelle loi bannit la publication de contenus jugés contraires aux fondements kémalistes de la République, y compris la laïcité. Erdogan cherche à se rallier une partie de ses anciens opposants, en leur promettant de ne pas remettre en cause le caractère laïc de l’État. C’est un retournement majeur pour celui qui a fondé toute son action politique sur une réislamisation de la société.

Plusieurs facteurs expliquent ces actions antidémocratiques. Affaibli par plusieurs années d’inflation et de crise économique, le pouvoir cherche un nouveau souffle. La paix obtenue avec la faction armée kurde lui donne du répit, mais la majorité des Turcs, notamment les Anatoliens conservateurs, s’inquiètent surtout de la baisse de leur pouvoir d’achat. Enfin, Erdogan pourrait passer la main ou, au contraire, se maintenir ad vitam aeternam en convoquant de nouvelles élections avant les échéances de 2027 : en ce cas, l’opposition sera plus divisée que jamais.

Tout ceci n’aurait pas pu arriver sans la complicité américaine. Trump et Erdogan se sont entretenus par téléphone le 20 mai dernier, 48 heures avant le lancement de la nouvelle vague de répression. Washington ne peut pas se passer des Turcs sur trois dossiers : le nucléaire iranien, l’avenir de la Syrie et l’organisation du prochain sommet de l’OTAN, les 7 et 8 juillet à Ankara. La capitale sera protégée par le déploiement d’environ 40 000 membres des forces de l’ordre, appuyés par des systèmes de défense antimissile, des dispositifs anti-drones et des avions de chasse F-16. Tous les chefs d’État et de gouvernement se retrouveront au Külliye, au centre du complexe palatial néo-ottoman d’Erdogan, plus puissant que jamais.

Régis Poulain