Ernest Hemingway, sacré Papa !
C’est un Hemingway en 3D, drôlatique, vivant et torturé, qu’incarne Jérôme Paquatte au Théâtre du Lucernaire. La vie de « Papa » est tout à la fois une épopée et une passionnante traversée du siècle !
Lumière tamisée imitant un ciel pourpre des Caraïbes. Sur le plateau : une véranda bohème ouverte à tous les vents, meublée d’un bureau où trône une Remington et d’un bar à roulettes plein de bouteilles de rhum, de scotch et de marasquin. Aucun doute, nous sommes à La Finca, domaine de l’enchanteur, de l’ogre pêcheur-chasseur-séducteur le plus célèbre du XXe siècle. Une rumba du Buena Vista Social Club précède d’ailleurs son entrée.
Il fait chaud dans son antre, à 15 kilomètres de La Havane, près de cette piscine privée où Ava Gardner se baignait nue au clair de lune, dans ce paradis des lettres, ce refuge qui le protégeait des emmerdeurs, des paparazzis et du FBI qu’il croyait à ses trousses (mais peut-être était-ce un fantasme). Ici, les Cubains l’appellent « Papa Doble », parce qu’après un premier daiquiri, il s’en ressert un second. Ambiance !
Le Nobel, point de départ du récit
Le comédien Jérôme Paquatte entre en scène. Il possède la carrure et la voix caverneuse du personnage. Vêtu de lin blanc froissé, cigare au bec, il décroche le combiné du téléphone. Nous sommes en 1954 et on lui apprend qu’il vient de remporter le Nobel de littérature. L’homme a 55 ans. À un an près, l’âge d’un siècle meurtrier dont il a vécu, en première ligne, toutes les secousses. Alors, un sourire sardonique aux lèvres, sa canne à pêche en main, il actionne le moulinet de sa vie, pour nous. Et d’abord, ce Nobel, quelle farce ! Le titre en est métaphorique. Le Vieil Homme et la Mer : c’est lui, bien sûr, fendant les flots sur son mythique bateau le Pilar à toute heure du jour et de la nuit. Mais comme pour ses autres romans, Papa en a rédigé 28 fins. Dans l’une, le vieux mourait, dans l’autre c’était le gros poisson : infinies variations sur un thème métaphysique.
Pour lui, écrire est un jeu et une religion. Que les Suédois aient mordu à l’hameçon l’amuse terriblement. Partout, on critique son style, maigre, étriqué, elliptique. Sa théorie du roman ? « Risquer sa vie pour écrire de mieux en mieux ». Sa devise stylistique ? « Écrire sobre, vrai, juste et direct ». Au temps lointain de la bohème parisienne, la terrorisante Gertrude Stein qui préférait Joyce lui reprochait déjà ses textes sans ampleur, le jugeant « invendable ». Grossière erreur, Gertrude !
Guerres, femmes et cinéma
Rigolard, un peu délirant, Hem poursuit et déroule, pour nous, le fil de sa vie : la guerre d’Espagne avec son copain Robert Capa et son amoureuse, la reporter Martha Gellhorn, la Seconde Guerre mondiale où il trinque, au Ritz, à la Libération de Paris… et les femmes encore et toujours : la première, sa propre mère, le dénigre depuis sa naissance. Peu après le Nobel, elle lui écrit ceci : « Tu es un pétochard et un ivrogne, comme ton père ! ». Du coup, il multiplie les conquêtes.
Aucune de ses épouses, aucune des mères de ses enfants ne souhaite rester auprès de cet ours mal léché : ni Elizabeth Hadley Richardson, ni Pauline Pfeiffer, ni Martha Gellhorn, ni Mary Welsh. Pour le cinéma, dont il est l’un des plus puissants viviers, c’est encore plus drôle : il déteste les adaptations de ses livres et offre ce conseil avisé à ses confrères : « Si on veut vous adapter à l’écran, donnez rendez-vous aux producteurs à la frontière, au Texas, balancez le contrat, prenez le fric et fuyez ! » Mille autres anecdotes surgissent, baroques et déroutantes. Hemingway, tel quel, grandeur nature, avec ses fêlures et ses joies, ses mesquineries et son héroïsme. Une légende du siècle, un mythe de la littérature américaine, se confesse au Lucernaire. Ne ratez pas le roman de sa vie !



