Esclavage : l’ONU veut une « justice réparatrice »

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 03/04/2026

En adoptant une résolution sur l’esclavage appelant à une « justice réparatrice », l’ONU rouvre un débat historique majeur aussi sensible qu’inévitable, chargé d’enjeux politiques, juridiques et financiers éminemment clivants.

L’ambassadeur d’Angola Francisco José Da Cruz, l’ambassadeur du Ghana Samuel Yao Kumah, et M. Salem Matug, de la Mission permanente d’observation de l’Union africaine, lors de la conférence de presse du Groupe africain sur la résolution qualifiant l’esclavage des Africains de crime le plus grave contre l’humanité, au siège de l'ONU, le 23 mars 2026. (Photo John Lamparski / NurPhoto via AFP)

Le 25 mars 2026, à l’occasion de la journée de commémoration des victimes de l’esclavage, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, sur proposition du Ghana, au nom des 54 pays du groupe Afrique, une résolution dénonçant l’esclavage comme « crime le plus grave contre l’humanité » et demandant en conséquence une « justice réparatrice » au profit des peuples ayant subi ces crimes.

Ce fut un moment important et émouvant dans l’enceinte des Nations unies. Car le texte de la résolution fut certes adopté par 123 voix pour, 52 abstentions et 3 voix contre, mais il fut aussi débattu, voire combattu, selon un découpage géopolitique plutôt révélateur des nombreuses tensions internationales actuelles.

L’analyse du scrutin

La répartition des votes fut à l’image du monde géopolitique contemporain. D’un côté, le « Sud global », emmené certes par le Ghana et le groupe Afrique, mais accompagné par les BRICS, Chine et Russie en tête, adopta le texte sans réserve. De l’autre, 52 pays se sont abstenus, pays « occidentaux » pour l’essentiel, dont en Europe les principaux pays ex-colonisateurs de l’Afrique : France, Royaume-Uni, Portugal, Espagne, Allemagne. Trois pays, enfin, ont voté contre : États-Unis, Israël et Argentine.

Les arguments en faveur de la non-adhésion au texte ou de son hostilité furent résumés par le représentant des États-Unis à travers deux éléments principaux : d’une part la hiérarchisation implicite des crimes contre l’humanité introduite par la notion de « crime le plus grave », d’autre part le refus de toute idée de justice rétrospective, l’esclavage n’étant pas illégal au moment de la commission de tels crimes. On y ajoutera volontiers le flou de cette idée de « justice réparatrice », faisant craindre aux pays ex-esclavagistes des demandes financières importantes.

Derrière ces réticences diplomatiques, voire ce refus de la résolution, exprimés sur un plan plutôt juridique, il est difficile de ne pas voir une résistance de nature plus politique, rappelant à bien des égards celle exprimée lors des COP les plus récentes sur le changement climatique, vis-à-vis de cette aspiration des pays du « Sud global » à d’autres « réparations ». En votant contre le texte, les États-Unis, entraînant avec eux Israël et l’Argentine, sont allés jusqu’au bout de cette opposition, en une forme d’exaspération de leur déni démocratique actuel.

Un texte imparfait mais un appel au dialogue

Le texte de la résolution, présenté par l’Afrique de façon inédite sur un sujet aussi sensible, constitue donc un événement important qu’il faut saluer. Certes, le texte soulève trois griefs au moins qui méritent discussion sans pour autant justifier un tel refus d’un nouveau dialogue international.

Le premier grief, comme indiqué plus haut, est celui d’une absurde hiérarchisation des crimes contre l’humanité. Certes, le ministre des Affaires étrangères du Ghana, porteur du texte, s’en est défendu, mais maladresse lui a aliéné inutilement certains pays.

Le deuxième élément tient à la focalisation de la déclaration sur la seule traite atlantique et la déportation des Africains. Certes, le texte étant porté par l’Afrique, on pourrait le comprendre, sauf à ignorer d’autres traites issues également de l’Afrique vers l’océan Indien. Mais l’occasion était également offerte à l’Afrique d’étendre la condamnation de l’esclavage à ses différentes formes historiques et géographiques, avant la colonisation comme après, y compris certaines formes contemporaines, dont l’Afrique elle-même n’est pas exempte, pas plus qu’elle n’est exempte de tout rôle dans la déportation de millions des siens comme esclaves.

Le troisième point, enfin, touche à la nécessaire clarification de ce que pourrait être ou devrait être cette justice réparatrice réclamée par la résolution. On devine bien qu’elle peut prendre de multiples formes : juridique, sociale, culturelle, éducative, économique. La difficulté de cet aspect : cela exige, au cas par cas, un dialogue approfondi, soucieux de comprendre les inégalités réelles nées de ce passé douloureux et de ses héritages.

Un débat relancé pour la France

En ce sens, malgré ses défauts, cette résolution de l’ONU est d’abord un appel à ce dialogue approfondi sur ce que peut être une justice réparatrice adaptée à chaque situation.

On peut regretter que la France n’ait pas saisi à ce moment-là l’occasion de s’affirmer une nouvelle fois comme le pays inventeur des Droits de l’Homme et du citoyen. Elle avait pourtant su le faire avec la loi Taubira dès 2001. Elle aurait aussi pu entraîner avec elle un certain nombre de pays, ex-colonisateurs ou pas, notamment en Europe, et rompre ainsi avec des clivages qu’il est urgent de dépasser et de surmonter entre « Nord global » et « Sud global ».

Mais il est peut-être encore temps de le faire, dans la foulée de cette déclaration de l’ONU. La France et son président de la République s’honoreraient ainsi, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la loi Taubira ou du prochain Sommet France-Afrique en mai 2026, à accepter et à lancer l’indispensable débat sur les formes à donner, pour la France, à une telle justice réparatrice.

Jean-Paul de Gaudemar

Chronique Société - Education- Afrique