Espagne : la gauche qui réussit – 1

par Javier Garcia |  publié le 27/08/2026

La croissance espagnole surprend autant qu’elle inspire. Derrière les chiffres se dessinent des choix économiques, sociaux et démographiques qui tranchent avec ceux de ses voisins. Premier volet d’un triptyque sur cette Espagne qui avance à contre-courant.

Un hôtel et un immeuble sont en construction à Valdebebas, au nord-est de Madrid, le 26 mai 2026. (Photo Thomas COEX / AFP)

À Valence, troisième ville d’Espagne par sa population, une maison de retraite sort de terre. Tous les quinze jours, un étage apparaît. La grue tourne, les ouvriers avancent, le béton monte, les façades se dessinent. La scène pourrait sembler banale. Elle ne l’est pas. Dans une Europe qui parle de vieillissement, de pénurie de logements et de déclin industriel, voir un bâtiment se construire à ce rythme raconte quelque chose de l’Espagne d’aujourd’hui.

Ce n’est pas seulement un chantier. C’est une image politique.

L’Espagne vieillit, comme toute l’Europe. Elle connaît les tensions du logement, la pression touristique, la précarité d’une partie de son emploi, les contradictions d’une croissance rapide. Mais elle donne le sentiment rare d’un pays qui continue à construire, employer, accueillir, investir, transformer. Pendant qu’une partie du continent commente son déclin, l’Espagne bâtit.

C’est cela que l’on appelle parfois, trop vite peut-être, le « miracle espagnol ».

L’Espagne déjoue le scénario du déclin

Les chiffres confirment l’impression. Le PIB espagnol a progressé de 2,8 % en 2025. Au deuxième trimestre 2026, le chômage est descendu à 9,87 %, niveau encore élevé, mais symboliquement décisif pour un pays longtemps marqué par un sous-emploi massif. L’Espagne n’a pas aboli ses fragilités. Elle n’a pas résolu la crise du logement. Elle n’a pas supprimé la précarité. Mais elle n’a pas perdu son élan.

Le mot « miracle » est à la fois juste et trompeur. Juste, parce qu’il dit l’étonnement. Trompeur, parce qu’il laisse croire à un phénomène inexplicable. Or la réussite espagnole repose sur des choix : soutien pendant la pandémie, fonds européens, réforme du marché du travail, hausse du salaire minimum, transition énergétique, dynamisme de l’emploi, apport de l’immigration et transformation progressive d’une économie de services.

On réduit souvent l’Espagne au tourisme. Les chiffres sont vertigineux : 96,8 millions de touristes internationaux en 2025, plus de 134 milliards d’euros de dépenses. Le pays approche les 100 millions de visiteurs. Mais ce succès porte déjà ses limites : saturation de Barcelone, des Baléares, des Canaries ou de Malaga ; hausse des loyers ; pression sur l’eau ; fatigue des habitants. Le tourisme est une force. Il ne peut pas devenir tout un destin national.

L’intérêt du moment espagnol est précisément ailleurs. Des services montent en gamme : numérique, ingénierie, santé, recherche, culture, services sociaux, exportations non touristiques. L’économiste Carles Manera insiste sur cette robustesse : la vieille opposition entre industrie noble et services subalternes ne suffit plus à comprendre nos économies. Une économie de services peut aussi produire de la valeur, des compétences et de la protection.

Les ressorts d’un modèle en transformation

L’autre facteur décisif est démographique. L’Espagne vieillit, mais elle regarde plus franchement que d’autres une vérité simple : l’immigration n’est pas seulement une question de frontières. C’est aussi une question de travail, de cotisations, de jeunesse et de croissance. Aucune économie européenne vieillissante ne peut durablement construire, soigner, servir, produire et innover sans apport humain extérieur.

La transition énergétique complète ce tableau. En 2025, les renouvelables ont produit plus de la moitié de l’électricité espagnole. La péninsule Ibérique, longtemps perçue comme périphérique, devient l’un des laboratoires énergétiques de l’Europe. Rien n’est simple : réseau, stockage, dépendances technologiques et conflits d’usage demeurent. Mais une ligne apparaît : l’avenir économique dépendra moins du seul coût du travail que du coût de l’énergie, de la formation et de l’investissement public.

Ce que l’Espagne dit à la gauche

La leçon pour la gauche européenne est considérable. L’Espagne suggère qu’on peut augmenter le salaire minimum sans tuer l’emploi. Réduire la précarité contractuelle sans faire fuir toute activité. Parler de croissance sans abandonner la justice sociale. Assumer l’immigration sans transformer la nation en forteresse apeurée. Défendre l’Europe sans renoncer à une politique nationale.

Pour le Parti socialiste français, la leçon est rude. Notre débat économique oppose trop souvent deux impasses : une gauche de protestation qui soupçonne toute croissance d’être une trahison ; une technocratie qui ne parle plus au peuple qu’en points de déficit et en rabot budgétaire. L’Espagne socialiste montre une autre voie : croissance, droits sociaux, Europe, immigration, énergie, coalition.

Tout n’y réussit pas. Tout y est contestable. Mais une chose est claire : le pays ne s’excuse pas de vouloir vivre.

C’est cela, au fond, « Viva la vida ». Non pas l’illusion d’un paradis espagnol. Non pas l’effacement des contradictions. Mais le refus du renoncement. L’Espagne démontre qu’un pays européen peut encore se penser comme une promesse plutôt que comme un inventaire de pertes. Dans une Europe tentée par le vieillissement, la peur et le repli, cette énergie mérite d’être étudiée. Et peut-être méditée.

Ce texte a bénéficié de la relecture de Juan Antonio Fernández Cordón, que je remercie.

Javier Garcia