Espagne : le PSOE ne boude pas son pouvoir
Voilà huit ans que les socialistes gouvernent l’Espagne sans avoir perdu ni le goût du pouvoir ni l’envie de s’en servir. Une longévité qui doit beaucoup à Pedro Sánchez, mais qui dit aussi quelque chose d’un parti resté, contrairement à son cousin français, une machine à gouverner.
La dernière leçon espagnole est peut-être la plus difficile à entendre pour les socialistes français : le PSOE a encore un chef qui veut le pouvoir, qui l’a conquis, qui l’exerce et qui entend le garder. On peut discuter Pedro Sánchez, ses choix, ses alliances, ses tactiques. Mais une chose est incontestable : il ne traite pas le pouvoir comme une hypothèse honteuse. Il le veut comme un instrument.
Le PSOE et la culture du pouvoir
C’est ce qui manque souvent au Parti socialiste français depuis 2017. Non des idées. Il en reste. Non des élus. Il en reste aussi. Mais une école du pouvoir : cette longue patience qui forme une génération à comprendre l’État, les budgets, les coalitions, les entreprises, les syndicats, les collectivités, les administrations, les rapports de force européens. Une gauche de gouvernement ne naît pas d’un congrès. Elle se prépare comme une traversée.
Lionel Jospin disait qu’avant 1981, les socialistes étaient « dans la vraie vie ». Ils avaient connu les défaites, les municipalités, les fédérations, les alliances difficiles, les débats doctrinaux, les années d’opposition. Ils n’attendaient pas seulement l’alternance : ils apprenaient à gouverner. Depuis la défaite de 2017, le PS français a trop souvent donné l’image inverse. Ceux qui avaient été formés au pouvoir — Manuel Valls, Vincent Peillon, Arnaud Montebourg, Najat Vallaud-Belkacem — se sont éloignés, retirés ou dispersés. Comme une volée de moineaux, ils ont quitté l’arbre au premier grand hiver.
Le problème n’est pas seulement individuel. Il est organique. Un parti qui perd le pouvoir doit transmettre ce qu’il a appris. Il doit former les suivants. Il doit faire de la défaite une école, non un effacement. Or le socialisme français a trop souvent vécu l’après-2017 comme une survivance : préserver l’appareil, éviter l’humiliation, négocier des places, commenter les autres. Pendant ce temps, le PSOE, lui, a continué à gouverner.
Une politique de gauche inspirante
Mais gouverner ne suffit pas. Encore faut-il gouverner à gauche. Juan Antonio Fernández Cordón, économiste et démographe espagnol, me l’a rappelé avec justesse : le moment espagnol prend tout son sens par contraste avec les dégâts des politiques austéritaires. Pendant la pandémie, l’Espagne n’a pas laissé l’économie se défaire. Les mécanismes de protection de l’emploi ont permis de maintenir les revenus, le pouvoir d’achat et le tissu productif, enjeu décisif dans un pays de petites et moyennes entreprises. Cet esprit s’est prolongé ensuite : hausse du salaire minimum, politique énergétique, réduction de la précarité contractuelle, attention au travail réel.
Voilà la vraie différence. Le gouvernement espagnol, dans les limites imposées par une droite agressive et par une Union européenne souvent étroite, pratique une politique de gauche. Il ne se contente pas d’administrer la rareté avec un supplément d’âme. Il utilise l’État pour protéger les salariés, soutenir les entreprises, défendre les revenus, organiser l’immigration, investir dans l’énergie, tenir une coalition. Ce n’est pas une révolution. C’est peut-être mieux : une gauche qui gouverne sans s’excuser d’exister.
La coalition, ici, n’est pas un détail. En France, l’alliance est souvent vécue comme une humiliation, une tactique ou une menace identitaire. En Espagne, elle est devenue un instrument de gouvernement. Elle oblige à négocier, à arbitrer, à accepter le conflit sans rompre le cadre commun. Elle donne aussi à la gauche une boussole : si elle veut durer, elle doit produire des résultats, pas seulement des postures.
La leçon espagnole pour le PS
La leçon est rude pour les militants de Blois. Le PS français ne doit pas seulement se demander avec qui il fera alliance. Il doit se demander pourquoi il veut reprendre le pouvoir, qui il forme pour l’exercer, quelle politique de gauche il conduirait sous contrainte, et quelle part de réel il accepte enfin de regarder. On ne reconstruit pas une force de gouvernement en additionnant des indignations. On la reconstruit en fabriquant des responsables capables de tenir.
Pedro Sánchez n’est pas un modèle à copier. L’Espagne n’est pas un manuel. Mais le PSOE rappelle une évidence oubliée : un parti politique n’existe pleinement que lorsqu’il veut gouverner. Vouloir gouverner, ce n’est pas trahir les valeurs. C’est leur donner une chance d’entrer dans les salaires, les contrats, les écoles, les hôpitaux, les frontières, les entreprises, les vies. C’est cela, au fond, la troisième leçon de « Viva la vida ». La gauche ne revivra pas seulement en parlant de justice. Elle revivra lorsqu’elle saura de nouveau produire, protéger, coaliser, décider. Lorsqu’elle acceptera l’abnégation d’Ulysse : partir longtemps, apprendre, résister aux naufrages, puis revenir prendre sa place. L’Espagne socialiste ne dit pas que tout est possible. Elle montre qu’il reste possible de vouloir.



