Espagne: Sanchez remet en jeu son mandat

par Pierre Benoit |  publié le 04/10/2026

Coup de théâtre à Madrid. La crise de l’habitat débouche sur la chute du gouvernement socialiste de Pedro Sanchez. Vendredi, deux lois pour encadrer les loyers ont été retoquées au Parlement. Lundi, Sanchez annonce des élections anticipées pour novembre. Les difficultés du Premier ministre espagnol reflètent celles que rencontre la majorité des formations démocratiques en Europe, en particulier à gauche.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez assiste à une séance parlementaire extraordinaire consacrée au vote d'un décret gouvernemental sur le logement, le 2 octobre 2026, au Congrès des députés à Madrid. (Photo JAVIER SORIANO / AFP)

Maricarmen Abascal est rentrée à la maison. À 87 ans, elle avait quitté son domicile sur un brancard le 23 septembre, épuisée par son combat pour conserver le domicile familial qu’elle occupait depuis l’âge de 17 ans. Son immeuble avait été racheté par un investisseur, provoquant une hausse de 275 % de son loyer. Harcelée par les huissiers, elle est devenue la « Pasionaria » de tous les mal-logés, comme l’a raconté Javier Garcia dans nos colonnes.

Le 28 septembre, les avocats du syndicat des locataires ont conclu un accord avec le propriétaire de Maricarmen : la retraitée réglera le même loyer qu’elle payait avant l’opération de rénovation immobilière lancée sur son immeuble. Maricarmen a retrouvé son quartier tranquille du Retiro, mais l’affaire s’est mal terminée pour le socialiste Pedro Sánchez.

La crise du logement rattrape Sánchez

Le rejet de la spéculation urbaine et des « fonds vautours » a vite débouché sur une intense mobilisation nationale. Tête de pont de cette agitation, la place de la Puerta del Sol à Madrid est devenue un village de toiles investi par la gauche radicale et le monde des associations de locataires.

Au cœur de la crise, un éditorialiste du quotidien El País faisait remarquer que la question de l’habitat n’est pas nouvelle en Espagne. Avec malice, il posait cette question : pourquoi ce qui n’a pas avancé en huit ans a pu être traité en huit jours ?

Au début des années 2000, en effet, l’Espagne construisait à tour de bras des logements, son économie tout entière reposait sur la bulle immobilière. Profitant de prêts à taux avantageux, les classes moyennes ont acheté des logements. L’âge d’or du béton s’est arrêté net en 2008 avec la crise des subprimes. Plusieurs banques se sont effondrées, les chantiers étaient à l’arrêt. Les propriétaires ne pouvant plus rembourser leurs crédits, la machine judiciaire s’est mise en branle : on a compté quelque 600 000 expulsions de familles en cinq ans à peine. Et l’Espagne ne s’est toujours pas dotée d’un parc de logements sociaux. De cette époque, il est resté un mouvement d’une vigueur exceptionnelle pour le droit au logement.

Sánchez n’a pas vu arriver la nouvelle crise de l’habitat.

En urgence, le Premier ministre espagnol a fait préparer deux lois pour étouffer l’incendie. Un premier décret interdisait les expulsions locatives jusqu’en 2030, l’achat d’immeubles par des fonds spéculatifs et prolongeait les contrats de location jusqu’en 2028. Pour encadrer le marché locatif, un second décret préconisait le renouvellement tacite des baux et un encadrement strict des locations saisonnières type Airbnb. Adopté en Conseil des ministres en début de semaine, ce pacte d’urgence a été porté par le PSOE et la gauche radicale (représentée par Sumar) devant la Chambre.

Les décrets étaient audacieux, la réaction fut sans appel. Les deux textes ont été rejetés par les Cortes : les voix de sept députés catalans ont fait défaut. Échec de la coalition au pouvoir.

Une majorité parlementaire sous pression

Ce 2 octobre est un vendredi noir pour Pedro Sánchez qui encaisse un camouflet politique majeur. La mobilisation de la rue va sans doute s’amplifier. Réunis en conclave ce week-end , la direction du PSOE a décidé, en effet, de rendre la parole au peuple. Exit les législatives de l’été prochain, des élections anticipées auront lieu le 29 novembre. Dans une brève allocution, Sanchez déclare : « nous devons obtenir une majorité bien plus large ». Pari risqué pour le premier ministre affaibli par la crise des migrants à Ceuta,  talonné par la gauche radicale et la montée en puissance du parti d’extrême droite Vox.  

Pedro Sánchez est le septième président du gouvernement depuis le retour de la démocratie en Espagne. Il s’est installé au palais de la Moncloa en 2018 à la suite d’un vote de censure contre son prédécesseur, le conservateur Mariano Rajoy, empêtré dans une affaire de corruption. Il a ensuite été reconduit comme chef du gouvernement en 2020 puis en 2023 sans avoir de majorité absolue à la Chambre. Le leader du PSOE navigue dans une coalition délicate avec la gauche radicale regroupée sous l’étiquette Sumar. Jusqu’ici, chaque projet de loi l’a contraint à un jeu d’équilibre avec les formations indépendantistes catalanes et basques.

Les trois mandatures de Sánchez n’auront pas suffi à enrayer la fragmentation politique. La dernière alerte a eu lieu en mai dernier en Andalousie : la région est restée aux mains des conservateurs avec le soutien de Vox en échange de leur alignement sur le parti d’extrême droite concernant la question de l’immigration.

La fragmentation politique gagne l’Europe

Partout en Europe, la fragmentation du paysage met en crise le jeu classique des anciennes alternances politiques.

L’Allemagne vit, elle aussi, une crise sans précédent de sa gouvernance bipartisane avec le système dit de « grande coalition ». Dans l’Est désindustrialisé, la poussée des populistes pro-russes de l’AfD bouscule les bastions historiques des conservateurs de la CDU. Le chancelier Merz est sorti affaibli des derniers scrutins dans les Länder situés dans l’ancienne RDA face à une formation qui affiche sans complexe sa volonté de reprendre le récit du IIIe Reich. Au passage, les populistes de Vox veulent en faire autant avec l’histoire de Franco disparu voici cinquante ans à peine.

En Grande-Bretagne, le Labour comme les Tories sont en butte à la montée de l’extrême droite de Nigel Farage. Le nouveau Premier ministre Andy Burnham a fait de la crise du logement sa priorité. Son programme « Housing First » s’annonce comme le plan le plus audacieux de construction de logements sociaux depuis la Seconde Guerre mondiale. Il veut en particulier donner un coup de pouce aux primo-accédants et parle du retour de la Grande-Bretagne au sein de l’UE.

En France, les sondages montrent que les questions de sécurité, de l’immigration ou les conséquences de l’IA sur l’emploi ne sont pas en tête des préoccupations : la crise de l’école s’impose. Quel candidat à la présidentielle, quels responsables politiques avaient imaginé que l’ouverture de la campagne débuterait sur un tel ras-le-bol de la jeunesse ?

Les courants populistes anti-européens gagnent du terrain en siphonnant le plus souvent les voix des partis conservateurs, parfois aussi celles des formations de gauche. Mais toutes ces colères soulèvent d’autres questions : l’école et la formation de la jeunesse, le pouvoir d’achat et la réindustrialisation, le logement et la politique de la ville à la sortie d’un été caniculaire. Autant de points d’entrée qui désignent une seule et même peur qui hante les couches défavorisées et les classes moyennes : celle du déclassement social, du décrochage. La gauche est d’abord attendue sur ces terrains-là.

Pierre Benoit