Espagne : un toit pour Maricarmen

par Javier Garcia |  publié le 01/10/2026

Maricarmen Abascal, 87 ans, a quitté sur une civière l’appartement madrilène où elle vivait depuis l’adolescence. Son expulsion a soulevé une vague d’indignation et donné un visage à la crise du logement qui frappe l’Espagne.

Des milliers de personnes ont participé à une manifestation sous le slogan « Ni una Maricarmen más » (« Pas une Maricarmen de plus »), à l'appel du Syndicat des locataires de Madrid, pour défendre le droit au logement et s'opposer aux expulsions. (Photo Richard Zubelzu / NurPhoto via AFP)

Elle est sortie sur une civière.

Le 23 septembre dernier, à Madrid, Maricarmen Abascal, 87 ans, a quitté l’appartement où elle vivait depuis soixante-dix ans. Elle y était arrivée en 1956, à 17 ans, avec ses parents. Son père y est mort. Sa mère aussi. Elle pensait y finir sa vie.

L’appartement fait 92 mètres carrés, dans le quartier du Retiro. Un bail ancien, une famille installée depuis des décennies, un loyer resté très inférieur aux prix du marché.

Maricarmen payait environ 500 euros par mois.

Après le rachat de l’immeuble par une société d’investissement, son maintien dans les lieux a fini devant les tribunaux. Le vieux bail familial ne pouvait juridiquement être prolongé indéfiniment. Pour rester avec un nouveau contrat, il lui était demandé 1 650 euros par mois.

Sa pension tourne autour de 1 400 euros.

Ce mercredi-là, la police est donc venue.

Des centaines de personnes s’étaient rassemblées devant l’immeuble. Il y eut des cris, des policiers, des voisins aux fenêtres. Et cette image : une femme de 87 ans emportée hors du logement où elle était entrée adolescente.

Pas une Maricarmen de plus

Très vite, elle est devenue un symbole.

Dans les rues de Madrid, plusieurs milliers de personnes ont manifesté. À la Puerta del Sol, des tentes sont apparues. Sur les pancartes revenait une phrase : « Pas une Maricarmen de plus. »

L’Espagne connaît depuis plusieurs années une crise aiguë du logement. Dans les grandes villes, loyers et prix ont progressé bien plus vite que les revenus. La construction ne suffit plus à absorber la demande et la Banque d’Espagne estime que le pays pourrait manquer de plus d’un million de logements d’ici à 2028.

On connaît les premiers touchés : étudiants, jeunes actifs, familles qui ne peuvent plus acheter, salariés repoussés toujours plus loin des centres.

Maricarmen raconte autre chose.

Elle n’arrivait pas sur le marché du logement. Elle y vivait depuis soixante-dix ans.

C’est ce qui donne à son histoire une telle force. La crise immobilière ne concerne plus seulement ceux qui cherchent une place. Elle peut aussi atteindre ceux qui pensaient avoir trouvé la leur depuis longtemps.

À 87 ans, il n’est plus question de changer d’emploi pour gagner davantage ou de patienter avant d’acheter. Il reste une pension, un quartier, des voisins, des habitudes et les objets d’une vie.

Le retour, mais pas l’oubli

Depuis son expulsion, la mobilisation a provoqué un retournement : un accord permettant son retour dans l’appartement, avec un loyer proche de l’ancien, a été annoncé.

Mais l’image de la civière reste, et l’histoire dépasse Madrid.

Lisbonne, Barcelone, Amsterdam, Paris : partout, selon des mécanismes différents, les villes européennes se demandent comment continuer à loger ceux qui y vivent lorsque la valeur des appartements progresse plus vite que leurs revenus.

Une crise à l’échelle européenne

Le 9 septembre, deux semaines avant l’expulsion de Maricarmen, la Commission européenne a présenté une proposition d’Acte européen pour le logement abordable. Plus de la moitié des habitants des villes européennes considèrent désormais le logement comme un problème immédiat et urgent.

Longtemps, Bruxelles a laissé cette question presque entièrement aux États et aux collectivités locales. Désormais, une politique européenne commence à se construire.

Il aura peut-être fallu que le logement cesse d’être seulement une statistique.

À Madrid, il porte désormais un prénom : Maricarmen.

Javier Garcia