Et à la fin, c’est l’AfD qui gagne
Pendant des décennies, l’Allemagne a su se réformer sans rompre avec sa stabilité. De Bad Godesberg à Merkel, le centre politique a résisté aux crises, quitte à se déplacer. Le score de l’AfD en Saxe-Anhalt annonce peut-être la fin de cette exception allemande.
Il y a des villes qui entrent dans l’histoire pour une bataille. D’autres pour un traité. Bad Godesberg y est entrée pour un congrès.
Nous sommes en novembre 1959. La République fédérale allemande a dix ans, Adenauer gouverne, le mur de Berlin n’existe pas encore. Le SPD fait alors quelque chose que les partis politiques font rarement sans douleur : il regarde le monde tel qu’il est devenu.
La gauche qui changea de logiciel
À Bad Godesberg, la social-démocratie allemande renonce à faire du marxisme son horizon doctrinal. Elle accepte l’économie de marché, la propriété privée, la concurrence. Elle ne renonce ni à la justice sociale ni à l’État ; elle décide simplement que le capitalisme ne doit plus être considéré comme un régime à dépasser, mais comme une économie à encadrer. Une formule résume assez bien ce compromis : autant de marché que possible, autant de planification que nécessaire.
Bad Godesberg ne conduit évidemment pas en ligne droite à Gerhard Schröder. Quarante-quatre ans séparent le congrès de l’Agenda 2010. Mais quelque chose est devenu possible : une gauche peut considérer que réformer l’économie n’est pas nécessairement trahir ceux qu’elle représente.
Lorsque Schröder arrive au pouvoir en 1998, l’Allemagne n’est pas encore la locomotive que nous avons pris l’habitude d’admirer. Croissance molle, chômage, coût de la réunification : certains économistes parlent alors de « l’homme malade de l’Europe ». Schröder choisit de réformer.
Agenda 2010, lois Hartz, marché du travail, protection sociale : la potion est suffisamment libérale pour qu’en France, une partie de la gauche aurait probablement refusé d’en lire l’étiquette. Elle est aussi suffisamment amère pour que le SPD en paie durablement le prix.
Car les réformes n’ont pas été vécues seulement dans les tableaux de compétitivité. Elles l’ont été dans les contrats, les fins de mois, les petits boulots, le sentiment de devoir accepter davantage de flexibilité pour conserver sa place. Une partie des classes populaires ne retint pas que la gauche avait contribué à rendre l’Allemagne plus compétitive. Elle retint surtout qu’elle avait demandé aux salariés de s’adapter au monde nouveau avant de leur promettre qu’elle les protégerait de ses effets.
Il faut pourtant se méfier des histoires trop simples. Schröder n’a pas, à lui seul, transformé l’Allemagne. L’industrie exportatrice, l’euro, la modération salariale, l’élargissement à l’Est puis la demande chinoise ont compté tout autant. Mais lorsque la crise de 2008 frappe l’Europe, l’Allemagne encaisse mieux que beaucoup d’autres.
Le paradoxe est là : la gauche allemande a changé de logiciel pour gouverner, puis elle a réformé le pays au risque d’abîmer le lien avec une partie de ceux qu’elle représentait. Elle l’a abîmé.
En 1998, le SPD recueillait plus de 40 % des suffrages. Depuis, il n’a cessé de perdre du terrain jusqu’à ne plus être, dans une partie du pays, que l’ombre de ce qu’il fut.
On pourrait raconter Bad Godesberg comme l’histoire d’une victoire intellectuelle devenue défaite électorale. Ce serait encore trop simple. Car entre-temps, une femme venue de l’Est a récupéré les clés de la maison allemande. Elle s’appelait Angela Merkel.
Elle allait gouverner pendant seize ans un pays plus compétitif, plus prospère, mais aussi traversé par des inquiétudes que la croissance ne suffisait pas à dissiper.
Et pendant qu’elle rassurait l’Allemagne, une autre histoire commençait déjà à s’écrire dans l’Est.
Le monde de Mutti
Les Allemands l’appelaient Mutti. Maman. Le surnom pourrait sembler affectueux. Il dit surtout quelque chose d’une époque. Angela Merkel ne promettait pas de révolution. Elle promettait presque l’inverse : que demain ressemblerait suffisamment à aujourd’hui pour que chacun puisse dormir tranquille.
Lorsqu’elle devient chancelière en 2005, elle hérite d’une Allemagne profondément transformée. Les réformes de Schröder sont là et elle ne les défait pas. Elle gouvernera seize ans, suffisamment longtemps pour qu’une génération entière d’Allemands ait presque oublié qu’un autre visage pouvait apparaître à la chancellerie.
Merkel administre une Allemagne prospère, exportatrice, redevenue centrale en Europe. Pendant la crise financière puis celle de l’euro, c’est vers Berlin que l’on regarde. On peut contester les choix allemands, l’austérité imposée au sud de l’Europe ou le traitement réservé à la Grèce. Mais une chose paraît alors difficilement contestable : l’Allemagne est devenue la puissance autour de laquelle l’Europe s’organise.
Puis vient 2015. Des centaines de milliers de réfugiés arrivent en Europe, notamment depuis la Syrie. Des frontières se ferment, des trains s’arrêtent, des familles marchent. Merkel prononce trois mots : « Wir schaffen das. » Nous y arriverons.
L’Allemagne n’a pas simplement « ouvert ses frontières ». Sa politique migratoire fut plus complexe et se durcit ensuite. Mais l’image est restée : celle d’une puissance suffisamment sûre d’elle-même pour penser qu’elle pouvait accueillir. C’est peut-être cela, le moment Mutti : une Allemagne qui pense sa prospérité assez solide pour pouvoir se permettre l’humanisme.
La même confiance se retrouve, sous une autre forme, dans la relation avec la Russie. Merkel parle russe, Poutine parle allemand. Après l’annexion de la Crimée en 2014, elle négocie et joue un rôle central dans les accords de Minsk. Dans le même temps, l’Allemagne continue d’acheter massivement du gaz russe. Commerce, négociation, interdépendance : l’idée demeure que les intérêts économiques finiront par contenir les rapports de force.
Puis Poutine envahit l’Ukraine en février 2022, quelques semaines après le départ de Merkel. Plusieurs piliers du monde qu’elle avait administré vacillent presque ensemble : énergie russe bon marché, débouchés chinois, mondialisation favorable à l’industrie allemande, protection militaire américaine considérée comme acquise.
Il serait injuste de faire de Merkel la responsable d’un monde qui disparaît. Mais elle en aura été l’un des derniers grands personnages. Venue elle-même de l’Est, elle gouverna pourtant une Allemagne dont cette partie du pays demeura souvent le révélateur inquiet. Dans certains de ces territoires, la stabilité merkelienne fut moins vécue comme une promesse tenue que comme une prospérité observée à distance.
Bad Godesberg avait raconté une Allemagne capable de changer pour s’adapter au réel. Merkel aura incarné une Allemagne suffisamment forte pour croire qu’elle pouvait l’apprivoiser. Mais lorsque toutes ces certitudes commencent à tomber, elles ne produisent pas seulement une crise économique ou diplomatique. Elles ouvrent aussi un vide politique.
Et ce vide, l’AfD a appris à l’habiter.
En septembre 2026 en Saxe-Anhalt, près d’un électeur sur deux vient de choisir ce parti. Ce n’est sans doute pas un hasard si le choc vient de l’Est. Ce qui frappe aujourd’hui à la porte n’est plus seulement la colère d’électeurs voulant protester contre Berlin. Quelque chose de plus profond semble s’installer. Il reste à savoir quoi.
La déflagration : 43,8 %
Le résultat arrive à un moment où les mots que l’on employait ne suffisent plus. Colère, protestation, avertissement, vote sanction : pendant longtemps, on a expliqué ainsi le vote pour l’AfD dans l’Est allemand. Cela avait quelque chose de rassurant, car un électeur protestataire vote moins pour quelqu’un que contre les autres. Mais lorsque presque un électeur sur deux choisit le même bulletin, proteste-t-il encore ?
En 2021, l’AfD recueillait un peu plus de 20 % dans le Land. La CDU dépassait 37 %. Cinq ans plus tard, le rapport de forces est presque renversé. Ce n’est plus seulement une poussée. C’est un déplacement.
Il serait trop simple d’expliquer ce basculement par la seule immigration. Elle compte, bien sûr, comme comptent l’identité, le rapport particulier d’une partie de l’Est allemand à la Russie et à l’Ukraine, ou encore la défiance envers Berlin. Mais la Saxe-Anhalt raconte aussi autre chose : une population vieillissante, des revenus plus faibles, des territoires marqués par les fermetures, les départs et les restructurations. Dans beaucoup de petites villes de l’Est, les façades ont parfois été rénovées plus vite que les biographies.
Cela rappelle le bassin minier français. Pendant des années, on a expliqué le vote Front national puis Rassemblement national par la fermeture des mines, la désindustrialisation, le chômage, l’abandon. On n’avait pas complètement tort. Mais les mines ont fermé depuis longtemps, les enfants des mineurs ont vieilli, leurs petits-enfants votent, et le bulletin est parfois resté.
C’est là que le phénomène change de nature. Un vote de protestation peut devenir un vote d’habitude, puis un vote d’appartenance, enfin un vote d’adhésion. On ne vote plus seulement pour faire peur au pouvoir, on vote pour prendre le pouvoir. La nouveauté n’est donc pas que l’AfD exprime une colère. C’est qu’une partie du pays semble désormais lui reconnaître la capacité de gouverner cette colère.
Rien de tout cela ne conduit mécaniquement à l’AfD. Bad Godesberg n’annonçait pas l’extrême droite, Schröder ne l’a pas fabriquée, Merkel ne l’a pas créée. Mais ces étapes racontent malgré tout l’épuisement progressif d’un monde politique.
À Bad Godesberg, la social-démocratie allemande avait compris avant beaucoup d’autres qu’elle devait changer de logiciel pour continuer à gouverner. Avec Schröder, elle avait accepté de réformer jusqu’à se blesser elle-même. Avec Merkel, la droite avait occupé cet immense espace central, européen, libéral, rassurant, parfois humaniste.
Et maintenant ?
Peut-être assistons-nous au moment où les partis traditionnels perdent le monopole de l’avenir. Pendant longtemps, l’extrême droite semblait être un avertissement adressé au système. En Saxe-Anhalt, elle devient une proposition de remplacement.
Depuis soixante-dix ans, l’Allemagne nous oblige souvent à regarder plus tôt ce que l’Europe comprendra plus tard. Il faut donc regarder la Saxe-Anhalt non comme une anomalie orientale, mais comme une question adressée au reste du continent : que se passe-t-il lorsqu’un vote protestataire s’enracine assez longtemps pour ne plus protester contre rien ? Il devient un monde politique. Pendant soixante ans, nous avons regardé l’Allemagne pour savoir jusqu’où pouvait aller le centre. Il faut peut-être désormais la regarder pour savoir jusqu’où peut aller sa disparition.



