Et si l’IA était de gauche ?

La question est paradoxale : et si l’intelligence artificielle allait remettre à l’ordre du jour des idées de gauche que les progressistes eux-mêmes avaient fini par abandonner ? Réduire le temps de travail, instaurer un revenu minimum pour tous, taxer le capital plutôt que le travail — autant de propositions progressivement délaissées, jugées électoralement dangereuses ou tout simplement dépassées. Or, c’est la Silicon Valley qui les exhume aujourd’hui, si l’on écoute bien ce que disent depuis quelques semaines les gourous de la tech — Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic) ou Alex Karp (Palantir). Une citation récente du patron de Palantir résume l’état d’esprit : « Si la Silicon Valley imagine que nous allons supprimer tous les emplois de cols blancs sans penser que cela finira par la nationalisation de notre technologie, c’est qu’elle est stupide. » Derrière la brutalité du propos se lit une lucidité inédite. Ces hommes savent ce qu’ils ont fabriqué. Et ils savent que la société ne le supportera pas sans un effort de redistribution. L’IA bouleverse l’équilibre du travail Le travail est une composante essentielle du fonctionnement de la société. Il structure la vie quotidienne de la population, il matérialise la contribution individuelle à un horizon collectif, il garantit la solvabilité du social puisque les cotisations financent les retraites, la sécurité sociale, l’assurance chômage… Or, les technologies d’IA pourraient bien bouleverser cet équilibre. L’impact de l’IA sur le futur du travail est envisagé le plus souvent à travers une opposition binaire : la substitution des IA aux hommes pour de nombreuses fonctions existantes dans nos économies tertiarisées, d’une part ; l’amélioration des performances économiques, d’autre part. Mais il faudrait aller plus loin. L’IA va changer la situation même du capitalisme contemporain. Elle change la manière dont la valeur est produite, distribuée et captée. L’IA ne s’attaque pas aux cols bleus de l’industrie, comme le fit jadis la mécanisation du XIXe siècle. Elle cible les cols blancs — comptables, juristes, analystes financiers, journalistes, programmeurs — les professions qualifiées que la première révolution industrielle avait précisément créées pour accompagner le choc de la désindustrialisation. L’ascenseur social permettait la promotion. Cette fois, il n’y a pas d’étage supérieur vers lequel monter. La dynamique destructrice est enclenchée : il suffit de voir l’ampleur des suppressions de postes dans les banques américaines ces derniers mois pour s’en convaincre : 15 000 suppressions de postes sur le 1er trimestre, malgré des profits records. Même chose sur le vieux continent : les analyses anticipent la suppression de 215 000 emplois dans les banques européennes au cours des cinq prochaines années. La part du travail dans le PIB des pays de l’OCDE est passée de 68 % en 1980 à 58 % en 2024. On peut gloser à l’infini sur les projections, mais l’IA devrait accélérer ce mouvement. Massivement. Inéluctablement. On ne compte plus les déclarations de Musk lui-même sur « la disparition du travail ». J’entends les défenseurs de la « destruction créatrice » à la Schumpeter nous réciter que le progrès … Lire la suite de Et si l’IA était de gauche ?