États-Unis : comment Israël a perdu l’opinion

par Sébastien Lévi |  publié le 16/04/2026

L’alliance entre Israël et les États-Unis semblait indéfectible. Mais quelque chose s’est fissuré dans l’opinion américaine, et cette désaffection s’accélère. Un basculement aux conséquences dangereuses pour l’État hébreu.

Des manifestants se rassemblent devant le siège de Google à Chicago le 15 avril 2026 pour protester contre l'utilisation des impôts américains pour financer l'aide militaire à Israël. (Photo Jacek Boczarski / Anadolu via AFP)

L’État d’Israël tient debout grâce une armée puissante, une technologie de pointe et une société résiliente. Son autre atout stratégique est sa relation spéciale avec les États-Unis, aujourd’hui mise en péril par une dégradation continue de sa popularité auprès du peuple américain. Le dernier sondage du très réputé institut Pew, qui suit régulièrement l’état de l’opinion américaine dans sa relation avec Israël, peut légitimement inquiéter l’État hébreu.

Depuis 2022, la proportion d’Américains ayant une mauvaise opinion d’Israël est passée de 42 % à 60 %, avec une tendance particulièrement marquée chez les jeunes. En 2026, Israël est ainsi vu négativement par 70 % des 18-49 ans, contre 42 % en 2022, et c’est chez les jeunes républicains que l’effondrement est le plus net, avec une opinion négative à 60 % contre 35 % en 2022. Si l’alliance israélo-américaine demeure solide au niveau des gouvernements ou des coopérations militaires, ces chiffres représentent un risque immense pour Israël, avec un personnel politique qui ne pourra pas y rester insensible et qui devra adapter son discours en conséquence.

Démocrates et républicains en mutation

La tendance est déjà marquée chez les démocrates avec un ton plus dur (rejet du lobby pro-israélien historique AIPAC, volonté de conditionner l’aide à Israël), alors que 77 % des électeurs de ce parti estiment qu’un « génocide » a été commis à Gaza. Chez les républicains, la conjonction de la baisse de popularité déjà évoquée, de la hausse du sentiment isolationniste qui n’épargne pas Israël et du complotisme antisémite, alors que 45 % des jeunes républicains estiment que les Juifs mettent en péril le mode de vie américain, devrait aussi influencer les élus républicains à l’avenir, au-delà de l’alignement quasi complet entre l’administration Trump et le gouvernement israélien.

Ce dernier fait mine de ne pas noter cet effondrement, en vantant cette proximité avec Trump et les chrétiens évangéliques, et en réduisant toute critique d’Israël, même argumentée, même venant de la part d’amis historiques du pays, à une combinaison d’ignorance, de naïveté, d’antisémitisme et de haine de soi. Or, si l’antisémitisme s’exprime parfois par la critique radicale d’Israël et si l’ignorance peut conduire à des raccourcis simplistes, il est impossible de se contenter de ces explications pour expliquer la chute vertigineuse de la popularité qui conduit les Américains, pour la première fois, à exprimer plus de sympathie envers les Palestiniens qu’envers les Israéliens.

Gaza, un facteur aggravant

La guerre de Gaza, aussi légitime soit-elle à l’origine, a entraîné des pertes civiles qui ont heurté l’opinion publique américaine, notamment les jeunes, d’autant que cette guerre a été menée avec les armes et le soutien politique américains. L’impopularité personnelle de Netanyahou, y compris auprès des Juifs américains, pénalise aussi fortement l’État hébreu. Son alliance politique avec les extrémistes religieux et nationalistes, ses attaques contre la démocratie israélienne, son alignement avec Trump mais aussi avec des leaders illibéraux comme Orban, Milei ou Bolsonaro, sont autant de raisons qui expliquent l’affaiblissement du soutien à Israël, notamment chez les jeunes. Aux États-Unis, Netanyahou a choisi depuis longtemps de lier son sort personnel à celui des républicains. Ce choix lui explose aujourd’hui à la figure, avec la fin du soutien bipartisan à Israël. Ce choix a non seulement éloigné les démocrates, mais il ne garantit même plus le soutien des républicains, creusant ainsi le fossé entre les États-Unis et Israël et mettant en péril l’ensemble du soutien américain à Israël dans les prochaines années. S’il n’en est pas le seul responsable, Bibi le « magicien » aura été un artisan majeur de cette catastrophe stratégique pour l’État d’Israël.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis