États-Unis : le découpage des droits civiques

par Sébastien Lévi |  publié le 08/05/2026

La dernière décision de la Cour suprême sur le redécoupage électoral en Louisiane risque d’aggraver encore la polarisation aux États-Unis et la crise démocratique que traverse le pays, offrant ainsi une opportunité politique majeure à Donald Trump.

Des manifestants brandissent des pancartes en faveur du droit de vote des minorités devant la Cour suprême des États-Unis à Washington, le 15 octobre 2025. Les juges examinent une proposition de redécoupage électoral. (Photo Celal Gunes / Anadolu via AFP)

La Cour suprême a invalidé la carte électorale de Louisiane, élaborée en tenant compte de critères raciaux. Le Voting Rights Act avait déjà été affaibli par une décision de la Cour en 2013, mais il conservait jusqu’ici une disposition destinée à protéger les minorités ethniques contre une dilution excessive de leur poids électoral.

Pour un citoyen français attaché à une conception universaliste de la République, il peut paraître baroque — voire choquant — de devoir renseigner sa « race » ou son origine ethnique dans des formulaires administratifs, ou encore de connaître le pourcentage d’élèves blancs ou noirs dans un établissement avant d’y inscrire son enfant. C’est pourtant une réalité aux États-Unis, où les statistiques ethniques constituent un outil de mesure des discriminations. Elles ont notamment servi, dans le cadre des luttes pour les droits civiques, à garantir une représentation plus équitable des minorités, particulièrement dans les États du Sud longtemps marqués par la ségrégation.

C’est dans cette logique que le Voting Rights Act imposait un contrôle des cartes électorales afin d’éviter que le poids électoral des minorités — notamment noires — ne soit systématiquement réduit, par exemple en concentrant leurs électeurs dans une seule circonscription.

La Cour suprême vient désormais fragiliser cette protection, après avoir déjà validé des pratiques de redécoupage partisan permettant de diluer le poids d’une minorité politique. Pour justifier cette décision, elle a estimé que le problème du racisme était désormais révolu et que nulle autorité n’était donc nécessaire pour juger l’aspect discriminatoire d’un tel redécoupage. Cette approche peut s’assimiler à celle de l’arrêt de la vaccination obligatoire après avoir décrété sans preuve qu’elle n’était pas indispensable, ou que la guerre avec l’Iran était terminée pour éviter de demander l’autorisation au Congrès de la terminer …

Une décision aux conséquences politiques majeures

Dans une perspective française, cette décision peut sembler cohérente avec le refus de catégoriser les citoyens selon leur couleur de peau. Mais dans le contexte américain — et au regard des arguments avancés par la Cour suprême et le Parti républicain — elle risque surtout de raviver les fractures raciales dans un pays déjà profondément polarisé politiquement.

Cette décision s’inscrit plus largement dans un mouvement de remise en cause des acquis sociaux, politiques et civiques des années 1960 et 1970, porté par une Cour suprême toujours plus conservatrice et par un Parti républicain animé d’un esprit de revanche idéologique. Reagan avait ouvert ce cycle sur le terrain social ; Trump l’a prolongé sur les questions sociétales et institutionnelles.

La polarisation sociale, politique et raciale des États-Unis sert aujourd’hui les intérêts de Trump, qui consolide son influence moins sur des résultats concrets que sur les frustrations et les ressentiments de sa base électorale. La défiance et la colère apparaissent désormais comme des moteurs politiques plus puissants que l’espoir d’une amélioration collective. Dans un contexte où les tensions raciales demeurent vives, cette décision de la Cour suprême satisfait également une partie de l’électorat MAGA, désireuse de remettre en cause les politiques de protection des minorités.

Elle agit comme un briquet allumé dans un pays déjà hautement inflammable, qu’une partie du trumpisme semble prête à voir s’embraser pour renforcer son pouvoir et affaiblir encore la démocratie américaine.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis