États-Unis : le Michigan, laboratoire de la gauche radicale
La victoire d’Abdul El-Sayed à la primaire démocrate dans le Michigan marque un tournant majeur, non seulement pour le Parti démocrate, mais aussi pour la politique américaine dans son ensemble.
Le Parti démocrate est en train de changer de l’intérieur. Le positionnement anti-establishment d’El-Sayed et des autres candidats soutenus par les Democratic Socialists of America (DSA), le parti de Zohran Mamdani, repose sur des mesures fortes, comme Medicare for All (l’assurance-maladie universelle) ou l’abolition d’ICE, la police fédérale chargée de l’immigration clandestine, mais aussi sur un discours particulièrement offensif à l’égard d’Israël. Cette stratégie, qui épouse autant qu’elle accentue la polarisation, a fait de l’État hébreu le moyen le plus commode de se distinguer des élus sortants et de l’establishment, accusés de bénéficier des largesses du puissant lobby pro-israélien AIPAC.
Une stratégie de rupture au sein des démocrates
L’habileté des DSA et de l’aile gauche du Parti démocrate consiste à partir de réalités incontestables, comme le poids de l’argent dans la politique américaine, l’interventionnisme militaire des États-Unis alors que les difficultés sociales s’y accumulent, ou encore le soutien à des régimes contestés pour leurs atteintes aux droits de l’homme, avant de simplifier ce diagnostic autour d’un unique bouc émissaire : Israël, ou plus précisément le soutien américain à Israël.
Leur objectif n’est pas seulement de critiquer la politique israélienne ni de conditionner l’aide américaine à une inflexion de celle-ci. Il est de remettre en cause le principe même du soutien à Israël, État dont certains contestent ouvertement la légitimité, voire d’imputer à cette alliance la responsabilité des difficultés sociales que connaissent les États-Unis. Pour une majorité de Juifs américains, attachés à l’existence d’Israël tout en étant critiques à l’égard de son gouvernement et traditionnellement électeurs démocrates, le choc est rude. C’est précisément cette rupture que recherche l’aile gauche du parti : elle y voit la démonstration de sa volonté de rompre avec le « statu quo » et l’establishment démocrate afin de déloger des élus jugés trop modérés.
Le précédent du Tea Party et de MAGA
En ce sens, cette stratégie est le miroir de celle qui s’est développée à droite avec le Tea Party à partir de 2009, puis avec le mouvement MAGA dès 2015. Ces deux mouvements ne proposaient pas seulement un programme plus conservateur que celui du Parti républicain ; ils entendaient remettre en cause la légitimité même de ses dirigeants, dans une logique de dégagisme qui a profondément transformé le parti, au point de le rendre méconnaissable par rapport à ce qu’il était encore au début des années 2010.
En 2012, dans le sillage de la vague Tea Party, le candidat républicain Mitt Romney fut battu assez nettement par Barack Obama. Cette défaite conduisit alors une partie du Parti républicain à plaider pour une ligne plus inclusive, notamment sur l’immigration. Donald Trump et le mouvement MAGA choisirent exactement la voie inverse. En 2016, Trump balaya tous ses concurrents issus de l’appareil traditionnel. Beaucoup annonçaient alors une défaite cuisante face à Hillary Clinton. Malgré un échec au vote populaire, il remporta pourtant l’élection en attirant de nouveaux électeurs. Plus significatif encore, il passa de 63 millions de voix en 2016 à 77 millions en 2024, transformant en profondeur la sociologie de l’électorat républicain.
Le pari de l’aile gauche du Parti démocrate est aujourd’hui exactement le même. Il consiste à attirer de nouveaux électeurs afin de bâtir une coalition inédite, sur le modèle de celle qu’a su construire Donald Trump. Ses promoteurs misent sur le rejet d’un système jugé incapable de répondre aux attentes des Américains en matière de santé, d’éducation ou de pouvoir d’achat, pour imposer des solutions de rupture.
Si le Michigan ne résume évidemment pas les États-Unis, la victoire d’Abdul El-Sayed, après celles de candidats comparables à New York et dans le Colorado, constitue un symbole fort des fractures qui traversent désormais le Parti démocrate. Elle témoigne aussi d’une Amérique toujours plus polarisée, où une part croissante de l’électorat semble désormais tentée par la radicalité, à droite comme à gauche.



