Euro numérique : les 27 passent à l’offensive

par Boris Enet |  publié le 01/07/2026

Le sujet peut volontiers sembler technique, voire austère, mais il est pourtant de première importance : avec l’adoption de l’euro numérique, l’Europe n’élabore pas seulement un nouvel outil de paiement, elle veut affirmer un peu plus son indépendance.

Page du site de la Banque centrale européenne concernant l'euro numérique. La Banque centrale européenne a exhorté l'Union européenne, le 6 février 2026, à accélérer l'adoption de l'euro numérique. (Photo by Nicolas TUCAT / AFP)

C’est (presque) fait ! Hormis les troupes de Jordan Bardella et de Viktor Orbán, tous les groupes du Parlement européen ont voté en commission pour doter l’Union d’un euro numérique qui mettra encore quelque temps à voir le jour — on évoque 2029 — après son adoption en séance plénière. Son avènement marque un changement d’horizon pour l’Union comme pour la mondialisation.

Tandis que l’avant-garde européenne, l’Ukraine de Zelensky, s’affaire à recouvrer sa souveraineté territoriale et à libérer les Russes de la dictature de Poutine, l’Europe avance et dessine, ce faisant, de nouveaux rapports de force. Cette fois, c’est sur le front financier que la toute-puissance de l’Amérique de Trump se voit concurrencée. La BCE porte le projet de l’euro numérique depuis un certain temps déjà et les vingt-sept États membres y sont désormais favorables.

Une déclaration d’indépendance financière

Le projet résonne moins comme une révolution, fût-elle tranquille, que comme une véritable déclaration d’indépendance en matière de solutions de paiement numériques et d’échanges financiers. Jusqu’alors, ceux-ci étaient soumis à la mainmise des grands réseaux américains, Visa ou Mastercard en particulier. Tout en profitant d’un quasi-monopole, ceux-ci s’accommodaient de leurs responsabilités sans trop maltraiter leurs partenaires et leurs clients.

Mais cela, c’était avant l’arrivée aux affaires d’un Trump aussi médiocre stratège militaire qu’administrateur d’une mondialisation que l’on disait « heureuse » et qui profitait avant tout à celui qui en détenait les clés. Quoi de plus central, en effet, que le contrôle — politique et non seulement technique — des moyens de paiement ?

Le président milliardaire a cassé, l’un après l’autre, tous les ressorts de la mondialisation d’hier, y compris ceux qui servaient les intérêts des États-Unis. Rien n’est plus, et ne sera plus, comme avant. Il aura d’ailleurs suffi d’un incident symbolique pour que les Européens comprennent enfin qu’ils pouvaient, qu’ils devaient, « oser » concurrencer l’Amérique frontalement : les sanctions infligées à deux juges de la Cour pénale internationale par un Trump ne supportant pas qu’ils instruisent le cas de ses protégés. Du jour au lendemain, placés sous sanctions américaines, ceux-ci se sont retrouvés privés de moyens de paiement tels que les cartes bancaires. Inacceptable, bien sûr, mais surtout révélateur de la dépendance de tous les Européens, y compris d’un ancien commissaire comme Thierry Breton, lui aussi sanctionné par l’empire MAGA et ses officines.

Une stratégie d’autonomie financière européenne

Le choix fait à Francfort par la BCE, et à Bruxelles par la Commission, soutenue par le Conseil et le Parlement, relève d’une riposte non pas de circonstance mais de long terme. Puisque c’est ainsi, construisons notre autonomie d’action et de décision : elle résoudra le problème en assurant la protection de tous les Européens et de leurs alliés. Car cette autonomie stratégique restera, par définition, ouverte à ceux qui souhaiteront prendre leurs distances avec les réseaux américains. L’euro se projette ainsi vers l’avenir comme un acteur à part entière, aux côtés du dollar et des autres instruments qui structurent la finance mondiale.

Concurrencer l’Amérique plutôt que la taxer ! Plus difficile, sans doute, mais plus efficace à long terme. Celle-ci n’est plus que l’ombre d’elle-même, lourdement abîmée par les forces MAGA et leur chef qui, loin de projeter une grandeur fantasmée, accélèrent le déclin d’une puissance vacillante.

En Europe, des objections ont été émises, dont il faut apprécier la portée politique. Celles des banques, d’abord, qui entendaient développer des solutions alternatives dont elles auraient eu le contrôle, à l’instar de CB, Wero et d’autres. Des solutions qui existent, mais dont le rayonnement n’a guère de commune mesure avec ce qui est désormais engagé. Une solution placée sous l’autorité de la Banque centrale européenne, expression de l’intérêt général plutôt que d’intérêts privés, constitue un choix judicieux, même s’il ne revêt aucun caractère exclusif. À l’échelle planétaire, elle positionne en outre l’Europe sur une trajectoire d’attractivité renforcée au moment où celle de l’empire américain s’érode.

Boris Enet