Europe-Canada : Mark Carney, l’anti-Trump
Dans un discours magistral, le premier ministre canadien a accepté l’offre d’association avancée par Ursula von der Leyen, acquérant au passage la stature de premier opposant au milliardaire de la Maison-Blanche.
« C’est une tempête féroce. Un arbre isolé tombera sous la violence. Une forêt, non. » Ce jeudi, tonnerre d’applaudissements dans l’hémicycle du Parlement européen, le premier ministre canadien Mark Carney fait un triomphe. Devant les élus de toute l’Europe, il a su trouver les mots. Il parle avec le ton assuré d’un homme d’État portant un projet et qui sait où il va. En janvier déjà, devant les invités de Davos, il avait éclairé l’horizon brouillé par les coups fourrés du président américain. Sa ligne : dire non à Trump en réunissant les forces des puissances moyennes pour défendre la démocratie et les valeurs.
Mark Carney répond aux menaces de Trump
La veille pourtant, Donald Trump, comme à son habitude, s’était fait menaçant : si le Canada et l’UE convolent en justes noces, l’Amérique suspendra ses échanges économiques avec le vieux continent. Devant le Parlement de l’Europe, Mark Carney a ignoré superbement le milliardaire républicain en évitant même de prononcer son nom… Et il a dit oui à Ursula von der Leyen, qui, la veille, à cette même tribune, avait invité le Canada à rejoindre l’Union européenne : « Je voudrais œuvrer avec vous, avait dit la présidente de la Commission, à la possibilité pour le Canada de devenir le premier membre associé de l’UE. »
Cette assurance tranquille, Mark Carney l’affiche depuis bien longtemps. Il était gouverneur de la Banque centrale du Canada au moment de la tourmente financière des années 2008-2013. Ancien banquier d’affaires passé chez Goldman Sachs, il bascule dans la politique en devenant le conseiller spécial de son prédécesseur Justin Trudeau. Au printemps dernier, il se rend compte que les attaques en règle qu’il avait formulées devant le parterre de Davos contre les embardées de Trump ont trouvé un écho favorable : les sondages lui donnent raison, une majorité de Canadiens n’a pas apprécié l’idée de devenir le 51e État du grand voisin du sud.
Devant l’hémicycle de Strasbourg, le premier ministre canadien a déroulé un discours percutant donnant la mesure de la période que nous traversons. « On ne cherche pas le pouvoir pour dominer les autres. Au contraire, on ne cherche qu’un état de résilience pour que personne ne puisse contrôler notre marché ouvert, ne menace notre souveraineté, notre intégrité territoriale, ou ne fragilise notre droit à la démocratie, ou aux règles de droit. »
On l’aura compris, Mark Carney est un libéral en économie, mais un Canadien intraitable sur la question de souveraineté et qui n’accepte pas l’érosion des valeurs démocratiques. Dans la foulée, il a énuméré les secteurs clés d’une coopération transatlantique renforcée dans les domaines de la défense, de la technologie et de l’IA, insistant aussi sur l’importance de la circulation des personnes.
Le Canada se rapproche de l’Europe
Jeudi matin, la séance de l’hémicycle de Strasbourg revêtait un caractère historique. Mark Carney est le premier Canadien à s’exprimer à cette tribune. Européens et Canadiens ont donc soigné la mise en scène de leur rapprochement. La séquence doit s’achever ce week-end avec une rencontre Macron-Carney sur l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon. Une façon d’adresser un message géopolitique en direction de la Maison-Blanche où l’on présente souvent des cartes où la bannière étoilée américaine recouvre tout l’espace allant de New York au fin fond du Groenland.
La surprise de Strasbourg n’était pas le fait que le premier ministre canadien prononce un discours europhile. La vraie surprise est la stature internationale que Mark Carney a conquise au fil de son intervention : il fut le premier à refuser le diktat de Trump sur les droits de douane, le voilà qui apparaît comme le chef de file de la croisade anti-Trump. C’est peut-être le rôle que n’a pas su jouer complètement Emmanuel Macron, qui va quitter l’Élysée en mai prochain. Rappelons que le Canada a très vite rejoint la « coalition des pays volontaires » lancée l’année dernière par Macron et l’Anglais Starmer pour sécuriser l’Ukraine après la mise en place d’un cessez-le-feu.
L’aura du premier ministre canadien est forte sur le continent européen. Récemment, Ottawa a multiplié les accords économiques avec de nombreux pays, y compris avec la Chine, pour contourner la crise ouverte avec son encombrant voisin du sud. C’est un retournement économique audacieux et sans précédent lorsque l’on sait que 75 % des exportations canadiennes se font en direction des États-Unis. L’Europe, de son côté, a intérêt à développer ses relations avec le Canada qui peut lui apporter des ressources dans le domaine de l’énergie ou des minerais.
Un statut inédit encore à inventer
Mais le virage qui vient d’être pris à Strasbourg est plus complexe qu’il n’y paraît : la position de « membre associé de l’UE » est une jolie formule, mais elle n’existe pas dans les traités. L’UE va donc devoir faire preuve d’imagination pour régler cette question. Or la mécanique de l’Union a malheureusement la réputation d’être assez peu souple… En attendant, la France pourrait déjà ratifier l’accord de libre-échange signé en 2016 entre l’UE et Ottawa, ce que Paris et neuf autres capitales européennes ont omis de faire. Une lenteur qui rappelle celle du fameux accord du Mercosur, longtemps négocié, jamais ratifié pour ne pas alimenter la colère du monde agricole dans l’Hexagone.
L’urgence démocratique impose de mettre en route une coalition des démocraties au nord comme au sud pour barrer la route aux empereurs autoproclamés comme Poutine ou Trump. La forêt est plus solide qu’un arbre isolé.



