Europe : l’impôt commun fait son chemin
Tandis que l’attention se focalise sur les crises internationales et les tensions budgétaires nationales, un autre dossier avance à Bruxelles. Celui des ressources propres de l’UE, qui pose une question de fond : jusqu’où les Européens sont-ils prêts à financer leurs ambitions communes ?
Le coup de force de la droite sénatoriale, qui a annulé les crédits supplémentaires destinés à la Défense, masque un débat budgétaire moins médiatisé mais tout aussi important : celui de nouvelles ressources propres pour l’Union européenne. Il s’agit de créer trois taxes portant sur les services numériques, les jeux d’argent et les cryptoactifs. L’objectif de la Commission est de lever directement quelque onze milliards d’euros supplémentaires par an afin d’offrir davantage de marges de manœuvre et de souplesse à un budget communautaire solide et redistributif, mais encore largement sous-dimensionné par rapport à ceux des États membres.
Trois nouvelles taxes à l’étude
Le budget européen 2028-2034, qui sera débattu par les vingt-sept dans les prochains jours, fera l’objet d’un premier document de négociation chiffrée — l’équivalent d’un « bleu » budgétaire ou avant-projet français — proposée par la présidence chypriote. Jusqu’à présent, les discussions portaient principalement sur les structures, les priorités et les grands équilibres, notamment autour de la proposition de fusion entre l’enveloppe de la Politique agricole commune (PAC) et celle des fonds structurels régionaux. La Commission y ajoute désormais une proposition de nouvel impôt communautaire sous la forme de trois taxes.
La démarche n’a rien d’anodin, mais elle constitue un ajustement raisonnable qui appelle d’autres avancées sur la voie d’une intégration fédérale. Alimenté aujourd’hui principalement par les contributions nationales, le budget européen gagnerait en autonomie grâce à cette nouvelle ressource fiscale directement affectée à l’Union. Taxer les services numériques, majoritairement dominés par des acteurs américains, apparaît notamment incontournable, quitte à provoquer quelques accès de colère du forcené de Washington.
C’est également un travail de dentelle administrative et politique, qui suppose de nombreux rapprochements et compromis entre des réglementations nationales parfois très différentes. De véritables travaux d’Hercule, révélateurs d’une ambition politique réelle autant que d’un défi technique. Les institutions européennes souhaitent en effet parvenir à un accord avant la fin de l’année afin que ces dispositifs soient pleinement opérationnels dès l’exercice 2028.
Un budget européen sous pression géopolitique
On ne le répétera jamais assez : la guerre menée par Trump et Netanyahou au Moyen-Orient, alors que celle de Poutine en Ukraine demeure irrésolue, contribue à une désarticulation de l’économie mondiale. L’inflation atteint de nouveaux niveaux préoccupants — 3,2 % sur un an dans l’Union européenne en avril, 2,4 % en France. Les chaînes de production et d’approvisionnement sont perturbées. Quant aux prévisions de croissance, systématiquement révisées à la baisse, elles deviennent de plus en plus incertaines. Dans ce contexte, le budget pluriannuel européen constitue l’un des rares stabilisateurs crédibles.
Le débat oppose désormais, de manière presque rituelle, les partisans de la « cohésion » à ceux de la « frugalité ». Les premiers, souvent situés au sud et parfois à l’est de l’Union, refusent de voir diminuer les montants alloués à la PAC et s’opposent à la fusion des enveloppes budgétaires. Les seconds, principalement au nord, privilégient l’investissement, l’innovation et la rentabilité des dépenses.
Cette opposition rappelle les anciens clivages gauche-droite, passés au filtre de la vie communautaire et des compromis qu’elle impose inévitablement. Au-delà des postures souvent dictées par les enjeux politiques nationaux, les faits parlent d’eux-mêmes.
Le soutien à l’Ukraine comme levier stratégique
Le soutien financier à l’Ukraine, approuvé par tous ou presque à l’exception de l’extrême droite — Orban, Weidel, Bardella et consorts — s’est progressivement renforcé au point d’ouvrir de nouvelles perspectives quant à l’issue du conflit.
Retour sur investissement inattendu, ce soutien a également stimulé les industries européennes de défense, poussées à l’innovation technologique, aux coopérations transfrontalières et à une meilleure maîtrise des coûts. Les Américains y ont beaucoup perdu ; les Européens, eux, ont gagné sur plusieurs tableaux, en attendant les effets potentiellement démultiplicateurs d’un futur élargissement.
Il en va de même de l’ouverture accrue — encore à concrétiser pleinement — des économies européennes à l’exportation dans de nombreux secteurs grâce aux accords de libre-échange conclus par l’Union aux quatre coins du monde. L’autorité politique des dirigeants européens en sort renforcée, leur permettant d’encadrer plus strictement les tentations de cavalerie budgétaire.
Les conditions imposées aux États membres pour soutenir entreprises et ménages face à la crise énergétique en témoignent : aides plafonnées à 0,3 % du PIB et subordonnées à un renforcement de la résilience communautaire. Qui s’en plaindrait ?
Le bilan demeure nécessairement provisoire. Il permet néanmoins, à ce stade, de mieux cadrer les débats légitimes autour du budget communautaire 2028-2034, d’en identifier les éventuelles failles et, surtout, d’en corriger les insuffisances sociales ou écologiques.



