Faure creuse, le PS s’enfonce
Depuis des décennies, la gauche française a survécu à ses défaites en se réinventant. Cette fois, le danger est différent : ce n’est plus seulement l’échec qui la menace, mais l’habitude de l’impuissance. À force de s’y résigner, l’absence de stratégie finit par ne plus apparaître comme une erreur, mais comme une ligne politique.
La léthargie dans laquelle la gauche démocratique est plongée ne relève plus seulement de choix tactiques erronés ni d’une direction socialiste défaillante, mais d’une défaite idéologique intériorisée, si elle n’est pas déjà consommée. Sans big bang, la prophétie de Jean-Luc Mélenchon pourrait bien se réaliser sur les décombres d’un naufrage accepté.
Implacablement, les jours ressemblent aux mois écoulés et aux années perdues. À la tête d’un parti qui comptait encore 90 000 militants en 2018, Olivier Faure et les siens l’ont transformé en un PSU vieillissant, la réflexion en moins. Campée sur un petit appareil et un groupe parlementaire qui doit son rebond à une alliance honteuse, l’ancienne force hégémonique de la gauche n’est plus que l’ombre d’elle-même.
À huit jours d’une consultation dont la participation s’annonce poussive, sur un programme qui n’en est pas un, le capitaine se noie imperturbablement tandis que les officiers quittent le navire dans des embarcations de fortune, abandonnant les moussaillons à leur sort. Plus personne n’est en mesure de déchiffrer la succession de « coups tactiques » avortés censés aboutir à une candidature crédible face à celle de Jean-Luc Mélenchon, dont le périmètre politique demeure un mystère.
Immobilisée au croisement d’un improbable carrefour, la direction socialiste a laissé filer aussi bien les chemins de traverse de la radicalité que les sentiers plus paisibles d’une social-démocratie qu’elle semble désormais honnir. En panne de programme, cette direction a organisé une cohabitation tantôt musclée, tantôt molle, sans la moindre prise d’initiative, discutable ou non. Le néant bureaucratique dans toute sa morbidité.
En réaction aux initiatives de Jean-Luc Mélenchon, elle s’est laissée dériver lentement, écœurant une partie de ses fidèles et décourageant ses opposants. À dix mois de la mère des batailles, elle est devenue inaudible à grande échelle et souvent incompréhensible pour les militants et sympathisants socialistes.
Les socialistes sur le banc de touche ?
Les opposants, tous les opposants, ne sont pas exempts de reproches. Par couardise, paresse ou désintérêt, ils ont laissé prospérer une direction dont le temps semblait pourtant compté alors qu’avec davantage d’organisation, de leadership et quelques principes, ils auraient pu reprendre le parti.
Mais là encore, les calculs personnels et la faiblesse des contre-propositions n’ont permis à aucun opposant, ancien ou plus récent, d’émerger véritablement. Fossilisés, ces petits courants demeurent figés, avec des soutiens militants limités.
Bien entendu, la place forte d’une grande ville ou d’une métropole peut faire illusion. Elle permet de gouverner à l’échelon local, d’occuper le terrain, en somme d’exister. Mais au centre de la vie politique nationale, la cacophonie dispute désormais la première place au vide : celui des idées, des incohérences chiffrées et du décalage avec les réalités européennes lorsqu’il s’agit de défendre le statu quo de la retraite à 62 ans alors que nombre d’experts considèrent qu’un passage à 65 ans est nécessaire pour préserver durablement le système par répartition. Sans compter des alliances à géométrie variable devenues difficilement compréhensibles dans les sections et les fédérations.
C’est vrai, Jean-Luc Mélenchon, aussi dangereux soit-il devenu, a plus d’épaisseur que ces responsables sans envergure protégeant jalousement un pré carré chèrement acquis. Dans sa fuite en avant populiste et destructrice, le chef insoumis aura bénéficié d’une génération de dirigeants socialistes incapables de tenir une ligne politique, des positions claires et encore moins un projet de transformation sociale.
Les hommes du match pour une remontada
Le résultat semble acquis avant même l’automne. Deux personnalités, et elles seules, paraissent aujourd’hui en mesure de rassembler une gauche sociale-démocrate assumée : Raphaël Glucksmann et François Hollande. Même les militants et sympathisants qui hésitaient encore il y a quelque temps commencent à l’admettre.
Par-delà les désaccords ponctuels ou un bilan présidentiel contrasté, l’envie d’y aller ne suffit pas pour conquérir l’Élysée par gros temps. La situation internationale comme leurs convictions démocratiques plaident en leur faveur : le premier par ses convictions européennes, devenues incontournables dans le contexte actuel ; le second par sa capacité à incarner une expérience présidentielle et un bilan international de bonne tenue.
Raphaël Glucksmann suscite davantage d’enthousiasme, force et faiblesse à la fois de quelqu’un qui n’a jamais exercé de responsabilités exécutives de premier plan. Hollande, lui, bénéficie avec le recul d’un bilan présidentiel plus honorable qu’il n’était perçu à l’époque et demeure un rempart naturel contre une radicalité devenue méconnaissable par rapport à celle de 1981 ou même de 1995.
Tous deux sont la cible permanente du pôle radical-populiste, dont il serait vain d’espérer un ralliement. La bataille, si elle a lieu, se jouera devant l’opinion, dans la clarté. C’est la condition indispensable à la constitution d’une coalition de second tour entre la gauche et le centre, dans laquelle la gauche aurait autre chose à proposer que le seul désistement républicain, toujours nécessaire face au RN mais qui, à lui seul, ne porte aucun projet.
Or la gauche a non seulement le droit, mais aussi le devoir d’ambitionner davantage.
À en croire de nombreux militants qui ont combattu François Hollande ou s’en sont éloignés au fil du temps, la différence se fera sur la connaissance profonde du pays et sur l’expérience accumulée au cours d’une vie politique. À ce jeu-là, l’ancien chef de l’État conserve quelques longueurs d’avance.
Raphaël Glucksmann, lui, bénéficie d’un contexte où l’Union européenne est devenue un passage obligé — et tant mieux. Un ticket réellement unitaire, le moment venu, est-il pour autant exclu ?



