Faut-il brûler les juges ?

par Laurent Joffrin |  publié le 11/06/2026

Critiquer la justice : c’est la moindre des choses dans l’affaire Lyhanna, comme dans beaucoup d’autres qui touchent au sort des femmes ou des enfants. Mais il y a aussi, derrière ces philippiques contre les juges, des intentions plus pernicieuses.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Droite et gauche, pour une fois, se sont trouvé un adversaire commun : la justice. Comment ne pas le comprendre ? Individuels ou collectifs, il y a dans cette procédure à l’issue tragique de tels manquements – lenteur coupable, lourdeur bureaucratique, inertie de l’enquête… – que l’indignation est naturelle et salutaire. Au moins débouchera-t-elle – on peut l’espérer – sur une loi de protection de l’enfance enfin digne de ce nom et sur un effort budgétaire à la hauteur.

Une critique légitime des dysfonctionnements

Cette unanimité a une autre vertu : gauche et droite, en soutenant un dispositif complet de lutte contre la pédocriminalité, sortent chacune de leur caricature. La première reconnaît très officiellement que la répression est une composante essentielle de la sécurité et que l’on ne peut protéger les victimes sans des sanctions dissuasives.

En demandant l’augmentation des moyens de la justice, elle accepte à l’avance qu’il y ait plus de condamnations et donc, même si elle ne s’en rend pas encore compte, elle admet que cette plus grande efficacité suppose plus de places dans les prisons. La seconde comprend enfin que la sanction ne suffit pas et qu’un dispositif efficace de prévention concourt tout autant à la sécurité. Dépenser de l’argent pour prévenir la délinquance, ce n’est pas signe de faiblesse mais d’intelligence. On sort ainsi du simplisme « gauche laxiste contre droite répressive ». Il est temps.

Le risque d’une mise sous tutelle

Mais il y a aussi, derrière ces réquisitoires et ces demandes de réforme de l’institution judiciaire, un air de règlement de comptes. Une grande partie de la droite et de la classe dirigeante n’a pas encore digéré l’évolution de la justice vers plus d’indépendance. Dès qu’un des leurs est condamné, elle entonne l’air du complot ou de l’acharnement partisan, dénonce des procédures trop fermes, que l’on applique pourtant aux autres citoyens, ou bien soutient, contre toute raison juridique, qu’un homme politique délinquant ne doit de comptes qu’à ses électeurs.

Sans peur des contradictions, elle déplore la sévérité des juges contre les puissants, mais dénonce leur supposée faiblesse à l’égard des autres délinquants, demandant toujours de nouvelles lois répressives ou des restrictions dans la protection des droits des prévenus. Si bien que le juste courroux de l’opinion contre la magistrature lui semble une aubaine : enfin, nous allons rabattre le caquet de ces robins qui ont le front de se croire autonomes par rapport au pouvoir politique !

C’est aussi à cette aune qu’il faut comprendre la campagne en cours contre les magistrats et passer au peigne fin les projets de réforme pour éviter qu’ils soient détournés par ceux qui veulent remettre la justice sous tutelle.

Laurent Joffrin