France-Israël : je t’aime, moi non plus
Depuis la création de l’État hébreu, les relations avec la France ont été marquées par des périodes alternées de solidarité et de distance. Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Netanyahou…
Peine perdue pour Jean-Noël Barrot. Le 20 mars, le ministre des Affaires étrangères rencontre son homologue Gideon Saar après être passé à Beyrouth. Deux heures trente de discussion pour le convaincre que l’instauration d’une zone tampon au sud du Liban n’est pas une bonne solution pour contrer le Hezbollah. Dix jours plus tard, le ministre de la Défense, Israël Katz, confirme la création d’une zone d’occupation permanente.
Un refroidissement diplomatique assumé
Entre la France et Israël, les feux sont à l’orange. Dernier exemple : Jérusalem vient d’annoncer qu’il va se passer de tout matériel de défense en provenance de Paris. Peu de chose, à vrai dire : pour l’essentiel des logiciels et des pièces de rechange destinées au « Dôme de fer », ce parapluie antimissile qui permet de contrer les fusées iraniennes. Depuis des mois déjà, les livraisons de matériel militaire sont tombées à un niveau minimum pour éviter une crise diplomatique.
C’est peu dire que les relations entre Paris et Jérusalem sont difficiles depuis la reconnaissance de l’État de Palestine en septembre dernier. Dominé par l’extrême droite, le gouvernement israélien avait pris le geste comme un affront. « Il est évident que nous avons un désaccord avec Israël sur la reconnaissance de l’État de Palestine », martèle le conseiller spécial de Macron pour le Moyen-Orient, Ofer Bronstein, qui minimise aussitôt : « Mais je ne crois pas que ce refroidissement soit important. La France mène un combat contre l’antisémitisme qu’aucun pays ne mène, elle se bat contre la suspension de l’accord de libre-échange entre l’UE et Israël. En fait, je pense qu’il s’agit plutôt d’une posture de la part de Netanyahou : il veut montrer qu’il s’oppose à la sixième puissance mondiale. »
Sans doute le projet de loi bientôt présenté à l’Assemblée nationale pour « lutter contre les formes renouvelées d’antisémitisme » – loi Yadan – ne sera-t-il pas davantage retenu comme positif à Jérusalem, alors même qu’il est déjà perçu comme le moyen d’étouffer les critiques contre l’État hébreu. Aucun geste de bonne volonté de la France n’a eu, en effet, le moindre impact depuis bien longtemps.
Le différend porte désormais sur la guerre en Iran et ses répercussions au Liban. « Nous faisons la part des choses entre le Liban et le Hezbollah, reprend Ofer Bronstein. La façon la plus efficace d’agir est de permettre au gouvernement libanais de contrôler tous ceux qui portent des armes. Pourquoi punir un million de Libanais en fuite à cause du Hezbollah ? Je ne crois pas que la réponse disproportionnée d’Israël permettra d’atteindre cet objectif. »
Une évidence s’impose : Paris est aujourd’hui inaudible à Jérusalem. Depuis que Netanyahou est au pouvoir, la France, hier pays acteur au Proche-Orient, est devenue un simple témoin face à une histoire qui s’écrit sans elle. Cela n’a pas toujours été le cas.
De l’alliance stratégique à la rupture gaullienne
Octobre 1956 : Israël occupe la rive orientale du canal de Suez. Trois mois auparavant, Nasser a nationalisé cette route maritime stratégique. Une coalition secrète s’est formée quelques jours avant l’attaque entre la France, le Royaume-Uni – tous deux actionnaires du canal – et Israël pour contrer le projet du raïs égyptien. L’État hébreu avait un intérêt direct à l’opération pour sécuriser son transport maritime. Les commandos de Tsahal ont profité de la situation pour prendre à revers les fedayins palestiniens qui, à l’époque, lançaient des opérations depuis l’Égypte.
L’épisode de Suez – en dépit de son échec faute de soutien américain – resserre les liens établis dès 1949 entre Français et Israéliens. Une coopération économique et militaire étroite s’est en effet mise en place au lendemain de la naissance d’Israël.
Juin 1967 : la victoire éclair d’Israël est un succès militaire hors norme. En six jours, elle permet la destruction presque totale de l’aviation de la coalition arabe, l’occupation du Sinaï égyptien et du Golan syrien. Paradoxalement, elle débouche aussi sur un virage du mouvement palestinien en direction de la stratégie des deux États à partir de l’occupation de la Cisjordanie et de l’enclave de Gaza.
L’autre bilan de la « guerre des Six Jours » est diplomatique. Depuis la création d’Israël, Tsahal était équipée avec du matériel militaire européen, russe, tchèque et français pour l’essentiel. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que cette offensive a été menée par des pilotes israéliens sur des Mirage français.
Au lendemain de cette victoire, De Gaulle, qui avait reçu Ben Gourion à Paris à deux reprises en 1960 et 1961 et qualifié Israël « d’ami et d’allié », condamne sèchement l’opération. Il annonce un embargo sur les armes vendues à l’État hébreu. Dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967, il ne fustige pas seulement Israël, il parle aussi des Juifs comme d’un « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Le choc est immense en Israël. C’est un tournant à tous égards pour Jérusalem, qui choisira désormais d’acheter ses armes aux États-Unis.
Ensuite, Ben Gourion reconnaîtra que De Gaulle croyait exprimer ainsi un compliment. La blessure est pourtant restée intacte dans l’histoire des relations entre les deux pays. Et tout le monde a oublié la petite phrase prémonitoire du général, prononcée dans cette même conférence de presse : « l’occupation des territoires conquis par Israël ne peut aller sans oppressions et sans qu’il s’y manifeste contre l’occupant une résistance qu’à son tour il qualifiera de terrorisme ».
Une politique d’équilibre devenue fragile
À la fin des années soixante, une rumeur commença à courir. Dans le centre de recherche nucléaire de Dimona, au cœur du désert du Néguev, on disait que des ingénieurs étaient parvenus à fabriquer une bombe atomique. Aucun officiel israélien n’a jamais fait le moindre commentaire sur cette rumeur. Les militaires qualifient ce type de silence « d’ambiguïté stratégique ». Ce qui est probable, c’est que la coopération militaire entre Français et Israéliens sous la Quatrième République comportait aussi un volet nucléaire.
Cette période est aussi celle de la guerre d’Algérie, qui empoisonna les relations de la France avec l’ensemble du monde méditerranéen jusqu’aux accords d’Évian de 1962. De Gaulle considérait qu’il était d’un intérêt prioritaire pour la France d’avoir une action spécifique en direction du monde arabe. On a parlé de la « politique arabe de la France », mais c’est surtout une posture d’équilibre délicate qui a été recherchée entre le maintien de la sécurité d’Israël et l’existence de liens privilégiés avec l’autre rive de la Méditerranée. On l’a vérifié plus nettement à partir de la présidence de François Mitterrand et de tous ses successeurs, malgré quelques loupés au moment des « printemps arabes ».
Aujourd’hui, cette position d’équilibre tient de la quadrature du cercle. Elle a déjà été malmenée par la guerre à Gaza, elle l’est aujourd’hui avec l’offensive sur l’Iran et la lutte contre le Hezbollah. D’où la mauvaise humeur de l’équipe au pouvoir à Jérusalem. Il serait vain d’espérer une embellie tant que l’équipe de Netanyahou sera aux affaires.



