François Bayrou : je perds donc je suis
Dans son nouveau livre, François Bayrou ne tire pas les leçons de son passage à Matignon : il y voit la confirmation de sa perspicacité. Une démonstration où l’échec devient un gage de clairvoyance, et la censure un hommage paradoxal à sa lucidité.
Il fallait oser. Après neuf mois chaotiques à Matignon, finalement censuré, François Bayrou trouve la force de publier un livre — Alerte sur la France qui vient (Éditions de l’Observatoire, 288 pages) — dont le résumé éditorial tient en une phrase : il était le seul à voir clair, et c’est précisément pour cela qu’il a été renversé. Le procédé est connu, celui de tous les hommes politiques qui transforment un échec cuisant en clairvoyance persécutée.
Depuis trente ans, à chaque livre, l’auteur nous sert la même musique. Dans Projet d’espoir (2007), il promettait une vision quand les autres se perdaient en mesures techniques. Dans 2012, état d’urgence, il expliquait détenir la clé du redressement. En gros : Bayrou seul comprend, Bayrou seul dit vrai, Bayrou seul fait face… et le système est trop stupide pour l’entendre.
Les faits sont pourtant établis, et ils racontent une histoire plus banale que celle du visionnaire incompris. En l’occurrence, l’ancien Premier ministre n’est pas tombé pour avoir dit une vérité dérangeante sur la dette. Après avoir bénéficié quelques mois de l’indulgence de la droite et de la gauche, il a échoué à faire atterrir la réforme des retraites en pilotant avec maladresse un improbable « conclave ».
Présenter sa propre chute comme la preuve qu’on avait raison, c’est une erreur de logique confortable : elle rend toute défaite irréfutablement glorieuse. Si le pays va mal après son départ, c’est que le chef avait raison. Si rien ne change, c’est que personne ne l’a écouté. Et si personne ne l’a écouté, c’est à cause de sa hauteur de vue. Imparable.
Quarante ans entre pouvoir et repositionnements
Petit retour en arrière. François Bayrou a commencé sa carrière comme centriste. Ni droite ni gauche : une identité par soustraction. Puis ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement Balladur. Son passage à l’Éducation nationale, de mars 1993 à juin 1997, a été marqué par deux grands combats — contre la loi Falloux et contre le collège unique — qui visaient à affaiblir l’école publique au profit du privé. En 2006, François Bayrou vote avec la gauche contre un gouvernement de droite. En 2007, il affirme que droite et gauche sont des concepts dépassés. Ce qui ne l’empêche pas, en 2012, de choisir François Hollande. Quelques années plus tard, il critique violemment Emmanuel Macron, dans un ouvrage intitulé Abus de pouvoir. Puis il découvre en lui un homme providentiel pour finalement mendier un maroquin. Et il finit par forcer la porte de Matignon à la suite d’un chantage. Là, il échoue en très peu de temps, empêtré dans l’affaire Bétharram.
Après quarante ans au cœur du pouvoir, François Bayrou conserve un talent rare : apparaître tour à tour comme héritier, opposant, allié, recours et éternel nouveau venu.
Le refuge de la posture littéraire
Mais l’agrégé de lettres a de la ressource. Il se veut écrivain, hostile à l’agitation médiatique. Le procédé déplace le débat du bilan politique vers la posture littéraire, comme si la qualité de la prose pouvait racheter l’absence de résultats. On ne juge plus un Premier ministre sur ce qu’il a obtenu, mais sur le style avec lequel il raconte n’avoir rien obtenu. Au passage, il faut une certaine dose de culot pour se dire défenseur du temps long après s’être complètement désintéressé du Plan au moment où il en avait la charge.
Une sortie de scène sous forme de leçon
Heureusement, le livre s’accompagne d’une déclaration qui soulage le lecteur : Bayrou annonce qu’il ne sera pas candidat en 2027. Pourquoi ? Parce que tous les autres candidats seraient des menteurs. La formule mérite d’être savourée : il ne se retire pas par lucidité sur ses propres limites — trois échecs aux présidentielles et une défaite à domicile en mars 2026 — mais parce que rester en dehors de la mêlée le rendrait, selon ses propres mots, plus libre de parler et plus utile au pays. L’échec électoral est ainsi retraité en posture éthique : il ne perd pas, il s’élève.
Avec une élégance remarquée : interrogé sur le Premier ministre qui lui a succédé, son jugement est sans nuance : c’est un « échec national ». Les échecs des autres sont nationaux, mais les siens sont des actes de courage non récompensés. En refermant le livre de François Bayrou, on comprend mieux pourquoi une grande partie de l’opinion doute de sa classe politique.



