Gauche : la cage aux fous de la primaire
Plutôt que d’avancer sur des propositions utiles aux Français, surtout au cœur de cet été meurtrier, la gauche sociale-démocrate se claquemure dans un débat inaudible sur la tarification d’une improbable primaire à cinq ou quinze euros. Inquiétant…
Tous ceux qui combattent l’inclination suicidaire vers la radicalité insoumise pensaient avoir fait le plus dur en juillet, en mettant Olivier Faure en minorité après huit années de direction, trop longues et bien peu fécondes. Seulement, au lieu de porter le fer sur le fond, ils ont choisi, par manque d’ambition, de s’affronter sur les modalités d’organisation d’une hypothétique primaire de la gauche de responsabilité. Bien sûr, ces modalités, ces seuils tarifaires ou ces questions de calendrier recouvrent des désaccords stratégiques que les initiés identifient sans peine. Mais ils demeurent parfaitement inintelligibles à l’immense majorité des électeurs. Une marche forcée vers une marginalisation qui ne dit pas encore son nom. Le retour de Ségolène Royal, candidate une fois de plus, en constitue l’invraisemblable illustration.
Le ridicule ne tue pas, il marginalise
Depuis, le bal des prétendants sombre dans un vaudeville grotesque. Chacun s’échine, à coups de petites phrases, à torpiller une primaire d’octobre déjà bien mal engagée. Les véritables candidats potentiels, comme Raphaël Glucksmann, tardent à se déclarer et à endosser un costume qui pourrait pourtant être, cette fois, décisif. François Hollande attend son heure, au risque qu’elle ne vienne jamais. Les candidats de substitution, à l’image de Philippe Brun, en rajoutent pour exister — peuvent-ils seulement y croire ? Selon lui, le prix excessif de la primaire la réserverait aux « bobos de Saint-Germain » — suivez son regard — comme si l’enjeu consistait à mobiliser les derniers vestiges de la classe ouvrière d’hier, empêchés de voter par quelque vingt mille militants socialistes encore actifs. Non, décidément, rien ne va plus chez les partisans d’une gauche démocratique, piégés par une paresse intellectuelle qui les a trop longtemps conduits à subir les initiatives de Jean-Luc Mélenchon, qu’ils les aient accompagnées ou combattues. Peut-on espérer relever les défis d’aujourd’hui avec l’arsenal rouillé d’hier ?
À poursuivre dans cette voie, les risques d’une nouvelle disqualification se précisent. Le duel entre les deux extrêmes, souverainistes et populistes, s’installe progressivement dans plusieurs segments de l’électorat, à commencer par la jeunesse. Si cette génération ne sera peut-être pas décisive lors du scrutin, elle structure déjà l’espace public, les réseaux sociaux et imprime le tempo du débat. Et ce, dans un pays confronté à des défis sociaux majeurs, meurtri par un été éprouvant qui souligne le retard pris dans la transition écologique, et toujours suspendu aux décisions d’un tsar sanguinaire ou d’un Ubu étoilé qui empoisonnent un climat international déjà lourd de menaces.
Pas d’issue sans programme
Plutôt que de valider l’inventaire de vide-greniers proposé par Chloé Ridel en guise de programme, les sociaux-démocrates, à commencer par les socialistes, auraient été mieux inspirés de mener un véritable travail de prospective et d’autocritique. Ils auraient pu revenir avec modestie sur leur dernière expérience gouvernementale, prise en étau entre le terrorisme islamiste, une fronde permanente et une dégradation inédite du contexte international. Ils auraient ainsi pu reconnaître le bilan honorable de la France dans les affaires du monde, notamment en Méditerranée, rappeler les succès de la politique européenne — du sauvetage de la Grèce face à Berlin aux accords de Paris — ainsi que la fermeté affichée face à Vladimir Poutine quand tant d’autres prônaient déjà l’accommodement. À la lumière de ce bilan international, ils auraient également pu relativiser l’erreur qu’a constituée la déchéance de nationalité pour les terroristes islamistes.
Sur le plan économique, ils certes auraient pu regretter qu’une manne considérable, en partie stérile, a été accordée aux entreprises — 189 milliards d’euros selon le Haut-Commissariat au Plan — mais reconnaître aussi que la politique de l’offre conduite en seconde partie du quinquennat, si elle a nourri les inégalités, a aussi contribué à résorber un chômage de masse dont Emmanuel Macron poursuivra ensuite le recul. Bref, ils auraient fait de la politique, sans contrition inutile, en assumant leur identité de gauche de gouvernement, moderne, lucide et responsable.
Ils auraient ainsi affronté de front la question des 3 500 milliards d’euros de dette, ainsi que les malentendus persistants sur les retraites et la protection sociale, qui pèsent aujourd’hui sur les capacités d’investissement du pays et compliquent la réduction des inégalités. Sur cette base, ils auraient pu dégager les véritables priorités : l’éducation, la santé, la transition écologique, dans une approche globale plutôt que sectorielle, en s’appuyant enfin sur une véritable réforme de l’État et sur le réveil salutaire de l’Europe afin de redonner un cap et une espérance à des citoyens abandonnés aux impasses de La France insoumise et du Rassemblement national.
Le temps presse…
Toujours prisonnière de considérations tactiques, au détriment des questions qui minent le pacte républicain, le progrès social et les grands équilibres du monde, la gauche démocratique risque de se perdre une nouvelle fois. Elle n’a pas su s’organiser ni se rassembler à temps et accuse désormais un retard abyssal dans l’élaboration de son projet. Elle se retrouve ainsi davantage en situation de subir l’agenda du centre que d’imposer le sien pour les cinq années à venir, voire davantage. La rentrée du Parti socialiste à Blois, la traditionnelle rencontre de Bram le 19 septembre, l’hypothétique primaire d’octobre ou encore la publication des ouvrages des principaux candidats potentiels constitueront autant d’étapes d’une rentrée particulièrement périlleuse. Mais sans accélération du rythme, sans renoncer à une aversion paralysante pour le courage politique, sans capacité à élaborer des propositions sérieuses parce que réalisables, avant même qu’elles ne s’incarnent dans une personnalité ou un style, le risque d’une nouvelle et étrange défaite ne cessera de grandir. L’heure des choix et des responsabilités a désormais sonné.



