Gisèle Pelicot : chronique d’un triomphe annoncé

par Élizabeth Gouslan |  publié le 10/03/2026

Numéro un des ventes, traduit en vingt langues, le livre de Gisèle Pelicot est un phénomène éditorial. Comment pourrait-il en être autrement ?

Des exemplaires du livre (version allemande de « Et la joie de vivre ») de Gisèle Pelicot lors de sa présentation au Residenztheater de Munich, dans le sud de l'Allemagne, le 26 février 2026. (Photo ALEXANDRA BEIER / AFP)

Après l’offense, la récompense. Au terme de 11 semaines de réclusion dans la petite salle du tribunal d’Avignon, où se serraient les représentants des médias du monde entier, où chaque jour l’inconnue de Mazan, 73 ans, retraitée d’EDF, offrait la silhouette digne et le port de tête d’une reine sacrifiée, une lueur surgit. À l’issue de cette interminable descente aux enfers où rien ne lui aura été épargné — ni le doute sur la réalité des viols, ni même son éventuelle complicité avec l’époux bourreau — Gisèle Pelicot, icône planétaire, recueille les fruits de la rédemption.

Un phénomène éditorial né du procès de Mazan

Déjà élue par Time Magazine comme l’une des douze femmes de l’année, customisée sur des affiches, des pancartes, des tee-shirts du Brésil au Canada, égérie des féministes all over the world, la voici donc autrice d’un best-seller dont 100 000 exemplaires se sont écoulés en huit jours, traduit en vingt langues et qui atteint déjà des ventes phénoménales aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Surprise éditoriale ? Pas vraiment. Dans Le Parisien, Sophie de Closets, présidente de la maison Flammarion, affiche un étonnement de bon ton : « Personne n’imaginait un récit littéraire d’une telle qualité, d’une telle profondeur ! ». En réalité, cette affaire a été menée comme une machine de guerre, préparée, anticipée, négociée dès le début du procès.

Tous les grands éditeurs étaient sur les starting-blocks. Aucun d’entre eux n’ignore que cette énigmatique mère de trois enfants, grand-mère aimée, est un paradoxe vivant. Mondialement connue, immédiatement identifiable à son carré roux et ses lunettes de soleil, arborant chaque matin au tribunal une toilette différente — tailleur, perfecto, étoles chatoyantes — et recevant telle une idole vénérée bouquets de fleurs et lettres cachetées, Gisèle intrigue.

La fabrication d’un best-seller international

À l’origine, c’est à peine si l’on connaît le son de sa voix. Idolâtrée par les femmes, toutes les femmes, leur promettant la fin des abus sexuels, incarnant dans sa chair le fameux slogan « la honte doit changer de camp », Gisèle porte un message. Or, cette déesse verticale, ce mythe vivant, est une pythie muette.

Les éditeurs en sont sûrs : lorsqu’enfin elle parlerait, le public féminin — et ce sont les femmes qui lisent le plus, les enquêtes le montrent — se précipiterait pour accéder à sa parole. Flammarion est sur les rangs. L’à-valoir, inconnu à ce jour, doit être substantiel.

Mais Gisèle n’est pas une auteure. Il lui fallait donc une oreille et une plume pour se faire entendre. Acceptant l’idée d’un livre racontant son épopée, elle a reçu chez elle plusieurs candidates. Et c’est une des meilleures journalistes et romancières de l’époque, dépêchée par Flammarion, qu’elle a élue.

Judith Perrignon a confessé Marceline Loridan-Ivens (amie de Simone Veil, rescapée des camps). Elle sait faire avec la douleur. Sa douceur blonde, sa délicatesse et son intelligence font mouche. Les entretiens au magnétophone commencent et débouchent sur un texte que tout le monde s’arrachera, c’est évident.

Reste à choisir un titre. Là, coup de génie. Au lieu de surligner le pathos, la souffrance, la cruauté ou la tragédie, on fait un pas de côté : on choisit une antiphrase qui glorifie l’espoir, la promesse de bonheur, le dépassement de soi. Et la joie de vivre devient un antidépresseur et un petit manifeste de l’héroïsme que chacun veut sur sa table de chevet.

Une icône féministe face aux tensions familiales

Miracle ! Gisèle écrit et surtout, Gisèle parle. On la voit à La Grande Librairie, longues jambes croisées, débit sobre, fin, précis. Une star ! On admire la richesse de son vocabulaire, on note qu’elle n’appelle plus le mari tortionnaire autrement que « Monsieur Pelicot », on se réjouit qu’elle ait retrouvé un compagnon aimant.

On déplore enfin que sa fille Caroline, 47 ans, ne lui adresse plus la parole et qu’avec son fils cadet, Florian, 40 ans, la relation ne soit pas au beau fixe.

Tout se passe comme si la famille Pelicot était un peu la nôtre. La mère mystérieuse, le père pervers, les frères et sœurs fâchés. L’identification est totale, universelle.

Dans la foulée, la reine Camilla l’invite à prendre le thé à Clarence House et le Premier ministre espagnol accroche une médaille au revers de sa blouse. En dépit de tout ce bonheur, les fâcheux cherchent la part d’ombre qui ferait retomber l’euphorie.

Elle existe. Caroline, qui la première a compris et révélé l’affaire dans son livre Et j’ai cessé de l’appeler papa, en veut à sa mère de ne pas croire que son père l’ait violée elle aussi.

Quant à Florian, 40 ans, en ce moment il déraille un peu. Comédien, il vient de parader sur TikTok en annonçant qu’il préparait un one-man-show rigolo sur le procès de Mazan.

Commentaire d’un internaute : « C’est indécent de capitaliser sur une affaire aussi sordide. »

Oui, chaque Pelicot désire son moment warholien, sa minute de loupiote. Que Gisèle ait englouti toute la lumière, que leur mère revenue à la vie soit hissée au rang d’icône ne semble pas les satisfaire.

Comme disait Gide : « Familles, je vous hais », hélas !

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure