Glucksmann : le petit Raphaël est devenu grand
Le petit Raphaël est devenu grand. Le petit Raphaël que j’ai connu, fils unique idolâtré par André Glucksmann, son père, et Françoise Glucksmann, sa mère — et qui le leur rendait bien. Ou plutôt Glucks et Fanfan, comme tout le monde les appelait.
Il a grandi dans un grand appartement rempli de livres, de tableaux, de meubles, mais aussi de réfugiés et de héros de luttes en tous genres. Un jour, des Tchétchènes ; un autre, des Bosniaques ; puis des Géorgiens, des Ukrainiens, et j’en passe. Il fallait suivre le mouvement. Ballotté par les révoltes du monde, le petit Raphaël n’avait pas le mal de mer. Au contraire, il était fier de ses parents.
Son père, Glucks, était le fils de Ruben, espion communiste mort en 1940 dans le naufrage d’un bateau coulé par les Allemands, à bord duquel son grand-père se trouvait enfermé après avoir été expulsé d’Angleterre*.
Sa mère, Fanfan, était la fille de la célèbre philosophe Jeannette Colombel, résistante et féministe.
Quand bébé Raphaël naît en 1979, le mur de Berlin n’est pas tombé, le bloc soviétique semble éternel, mais son père, lui, a cessé d’être communiste, puis maoïste. En 1977, André Glucksmann et son ami Bernard-Henri Lévy sont devenus les célèbres « nouveaux philosophes », qui dénoncent les totalitarismes. L’un publie La Cuisinière et le Mangeur d’hommes, l’autre La Barbarie à visage humain. Ils expliquent que le problème du marxisme, c’est qu’il ne libère pas les hommes, mais les asservit.
Une enfance au milieu des combats
Dans la famille Glucksmann, on a viré à l’antimarxisme, au point d’appeler à voter Sarkozy en 2007 (une erreur !), mais pas au point de renoncer aux combats. Des résistants, même dans un pays plutôt en paix comme la France. Le jeune Raphaël commence par réaliser un documentaire sur le génocide au Rwanda.
À moitié juif ashkénaze par son père, issu par sa mère d’une famille laïque, sans religion, il n’a d’autre religion que celle des peuples qui résistent aux oppresseurs.
Penchés au-dessus de son berceau, ses parrains s’appelaient Dany Cohn-Bendit, Bernard-Henri Lévy, Bernard Kouchner, Pascal Bruckner et bien d’autres intellectuels de cette génération d’après-guerre.
Je l’ai un peu perdu de vue lorsqu’il s’est enflammé pour la résistance géorgienne à l’envahisseur russe et s’est installé à Tbilissi. Il s’est ensuite engagé dans la lutte des Ukrainiens pour leur indépendance face à l’ogre russe.
La disparition de son père a été le premier grand choc. Dans un magnifique hommage, il a écrit qu’il perdait son meilleur ami… Le deuxième choc fut la perte de l’autre moitié de ce couple inséparable : Fanfan, la sublime lionne, véritable locomotive de son philosophe de mari, que rien ne pouvait faire reculer.
Après son enterrement, lorsque nous nous sommes retrouvés dans l’appartement familial du faubourg Poissonnière, j’ai été bouleversée de voir des guirlandes et des ballons encore accrochés au plafond.
Fanfan, qui incarnait pour moi la passionaria révolutionnaire, avait conservé jusqu’à son dernier jour les ballons et les banderoles suspendus dans son appartement pour fêter l’anniversaire du petit garçon de Raphaël, son petit-fils.
Le premier Glucksmann élu
Raphaël est devenu grand. Il est rentré en France, enfin presque, puisqu’il est aussi à Bruxelles, député au Parlement européen. Le premier des Glucks à avoir été élu !
Et puis il trace sa route, prend goût à la politique française, fonde son propre parti, Place publique, et commet l’erreur de jeunesse de croire en Olivier Faure, patron du Parti socialiste, et en Jean-Luc Mélenchon, chef des Insoumis, jusqu’à les rejoindre dans un pseudo-front républicain.
On peut se tromper, dit-il souvent, à condition de reconnaître ses erreurs. Et le petit Raphaël s’émancipe des parrains de la « mafia » de gauche.
Il ne dévie plus de son discours de vraie gauche universaliste, en faveur des droits des peuples, de l’Europe et d’une bonne vieille social-démocratie.
Les leaders socialistes ricanent et se moquent. Ségolène Royal, la « looseuse » pro-LFI et pro-gouvernement algérien, le traite avec mépris de « stagiaire », même lorsqu’il remporte la primaire de gauche avec plus de 66 % des voix, alors qu’elle n’a obtenu que le score ridicule de 7,62 %.
Quant à Olivier Faure, qui s’était présenté à cette primaire pour le faire échouer, il repart bredouille, chef d’un PS désavoué par ses propres troupes.
La gauche et ses mauvais coups
Les Insoumis, eux, font ce qu’ils savent faire : lâcher la meute. Cela a commencé par des agressions physiques pour le chasser d’une manifestation du 1er Mai. Cela se poursuit par des insultes et des menaces, jusqu’au retour d’un antisémitisme médiéval, avec Jean-Luc Mélenchon qui insiste sur la consonance juive de son nom : GLUCKSMANN !
Et la meute se manifeste dès le soir de la primaire, avec un sac de farine jeté au visage de celui qui vient de gagner démocratiquement, tout en répétant que cette gauche ne s’allierait jamais, jamais, au parti de Mélenchon. Les Insoumis n’aiment pas la démocratie.
Le petit Raphaël devenu grand découvre le harcèlement, l’antisémitisme et la haine politique à gauche, mais continue d’avancer avec un large sourire.
Malgré l’insistance de certains journalistes — ceux de Libération, par exemple — qui lui demandent de prononcer le mot « génocide », il ne cède pas à la démagogie et continue de parler de Gaza et de crimes de guerre. Chez les Glucksmann, on a été élevé au biberon de la résistance. Même pas peur.
Un candidat qui compte
La gauche non extrême et les déçus du macronisme ont trouvé un champion. Il ne gagnera peut-être pas. Le premier sondage Ifop réalisé après sa victoire à la primaire indique un léger frémissement, avec quelques points supplémentaires. Il reste entre 13 et 16 % des intentions de vote, toujours derrière Mélenchon, tandis que Marine Le Pen l’emporte encore au second tour dans les projections.
Mais le petit Raphaël est devenu Glucksmann, un candidat légitime dans la course à la présidence.
(*) Le portrait du grand-père espion a été retracé dans le très beau documentaire de Steve Jourdin, Les Glucksmann, une histoire de famille, disponible sur la plateforme de Public Sénat.
Chronique diffusée sur Radio RCJ, jeudi 15 octobre



