Grandes fortunes : la question qui dérange

par Bernard Attali |  publié le 25/07/2026

Il ne s’agit ni d’une affaire de fraude ni d’un réquisitoire contre les grandes fortunes. Les récents rapports parlementaires soulèvent une interrogation plus fondamentale : notre fiscalité reflète-t-elle encore les capacités contributives réelles de chacun ?

Des manifestants brandissent des pancartes lors du défilé « Climat, justice, libertés », le 28 septembre 2025. (Photo Jérôme Gilles / NurPhoto via AFP)

Les rapports parlementaires ont souvent une existence discrète. Ils nourrissent les bibliothèques davantage que les décisions publiques. Les plus récents[1] consacrés à la fiscalité des hauts patrimoines devraient pourtant connaître un autre destin. Non parce qu’ils mettraient au jour un scandale inédit, mais parce qu’ils documentent avec une précision exceptionnelle une réalité dont les conséquences politiques sont majeures.

Les mécanismes fiscaux en question

Aucun procès en fraude ne ressort de ces travaux. Les mécanismes étudiés sont, pour l’essentiel, parfaitement légaux. Holdings patrimoniales, reports d’imposition, apports de titres, réinvestissements, recours à l’endettement plutôt qu’à la distribution de revenus, dispositifs successoraux : tout relève de l’architecture fiscale élaborée au fil des décennies par le législateur lui-même.

C’est précisément ce qui rend ce travail dérangeant.

Car il met en évidence une dissociation croissante entre la richesse effectivement détenue et le revenu effectivement imposé. Pour un salarié, un retraité ou un travailleur indépendant, le revenu constitue la mesure naturelle de la capacité contributive. Pour les patrimoines les plus élevés, la logique change. La fortune s’apprécie par la valorisation continue des actifs, non par la perception de revenus. Ceux-ci peuvent être différés pendant des années, parfois des décennies, sans remettre en cause le niveau de vie des intéressés.

Le temps devient un instrument fiscal.

Cette situation n’est pas le fruit d’un dysfonctionnement administratif. Elle résulte d’une évolution progressive de notre droit, qui a poursuivi des objectifs légitimes : favoriser l’investissement de long terme, éviter les doubles impositions, faciliter la transmission des entreprises familiales, renforcer les fonds propres des sociétés françaises.

Chacun de ces dispositifs possède sa logique économique.

Mais leur accumulation produit aujourd’hui des effets que beaucoup jugent en contradiction avec le principe d’égalité devant l’impôt.

Le consentement à l’impôt en débat

Les parlementaires soulignent également un autre paradoxe. Depuis la disparition de l’impôt de solidarité sur la fortune, l’administration fiscale dispose de moins d’informations consolidées sur les patrimoines les plus importants. La France connaît avec une extrême précision les revenus du travail, les pensions de retraite ou les prestations sociales. Elle connaît beaucoup moins bien la composition exacte des plus grandes fortunes. À vrai dire presque rien.

Cette asymétrie nourrit inévitablement la défiance.

Dans une démocratie, l’impôt ne repose pas uniquement sur la contrainte juridique. Il repose d’abord sur le consentement. Celui-ci suppose que chacun ait le sentiment que les règles sont compréhensibles, transparentes et équitablement appliquées.

Lorsque ce sentiment disparaît, les conséquences dépassent largement les questions budgétaires.

C’est la confiance dans les institutions qui s’érode.

Il ne faut pas prendre les Français pour plus inconscients qu’ils le sont. Ils ont compris qu’un très gros effort allait être nécessaire pour redresser nos comptes publics. Ils voudront savoir -à juste titre qui paiera la note. Ils voudront savoir si la répartition de l’effort sera équitable !

Il serait simpliste d’imaginer qu’il suffirait d’augmenter indistinctement la fiscalité des patrimoines pour régler le problème. La mobilité des capitaux est devenue une donnée incontournable. Les grandes entreprises françaises évoluent dans un environnement international où les décisions fiscales influencent réellement les choix d’investissement et de localisation.

Toute réforme mal conçue pourrait produire l’effet inverse de celui recherché.

Mais cette réalité ne saurait justifier l’immobilisme.

Une réforme devenue inévitable ?

Le débat ne porte plus sur une opposition caricaturale entre « taxation des riches » et « défense de l’entreprise ». Il porte sur une interrogation plus fondamentale : notre système fiscal reflète-t-il encore l’idée que chacun contribue selon ses capacités réelles ?

C’est cette question que ces rapports placent désormais au cœur du débat public.

Elle appelle des réponses nuancées. Certaines niches fiscales devront sans doute être préservées parce qu’elles favorisent effectivement l’investissement productif. D’autres mériteraient d’être réexaminées lorsqu’elles n’ont plus d’autre effet que de transformer le temps en outil permanent d’effacement de l’impôt. Une évaluation indépendante des taux effectifs d’imposition des très hauts patrimoines constituerait déjà un progrès démocratique considérable.

La difficulté n’est plus technique.

Elle est politique.

Depuis des décennies, chaque tentative de réforme de la fiscalité du patrimoine se heurte à deux peurs contradictoires : celle de décourager l’investissement et celle d’alimenter le sentiment d’injustice fiscale. Les gouvernements successifs ont préféré aménager les dispositifs existants plutôt que de repenser leur cohérence d’ensemble.

Les récents rapports parlementaires rendent désormais cette prudence difficile à justifier.

Leurs auteurs ont accompli leur mission. Ils ont établi les faits, décrit les mécanismes, identifié les angles morts de notre système fiscal. Ils ont surtout rappelé qu’une démocratie ne peut durablement vivre avec un écart grandissant entre la lettre de la loi et le sentiment de justice qu’elle inspire.

Le débat est désormais ouvert. Mais…

Qui, parmi les responsables publics, acceptera de s’engager dans ce débat au risque de déplaire à des intérêts puissants ? Qui assumera d’examiner sans dogmatisme des dispositifs devenus intouchables ? Qui aura le courage de transformer un diagnostic documenté en réforme équilibrée ?

On notera que la torpeur caniculaire de cet été n’a guère permis de répondre à la question et ces rapports sont largement passés inaperçus. Torpeur ou manque de courage ?

[1] Rapport de la Commission d’enquête de l’Assemblée Nationale en date du 8 juillet 2026 et du Sénat en date du 17 juin 2026

Bernard Attali

Editorialiste