Guerre en Iran : un révélateur des fragilités démocratiques
Quel sera l’effet de la guerre en Iran ? Pour Jean-Vincent Holeindre, professeur agrégé de science politique à Assas, spécialiste des questions stratégiques, la situation internationale est le révélateur de la dégradation interne des démocraties. Les États-Unis en constituent la tête de pont.
LibreJournal : 87 % des Français se disent inquiets de la guerre en Iran…
Jean-Vincent Holeindre : La plupart des Français voient que le contexte international se tend, avec un risque d’escalade. Ils s’inquiètent de voir que la période de paix connue par les Européens depuis 1945 s’achève. La population française, pour l’essentiel, n’a pas connu la guerre. Elle est née dans la paix, à la différence d’autres pays, comme Israël, qui a été socialisé dans la guerre et n’a jamais vécu autre chose. À ce titre, il y a une dichotomie entre le Moyen-Orient, affecté par les conflits depuis de nombreuses années, et l’Europe qui a pu se voir comme un cocon préservé.
Comme l’a dit Tocqueville, la paix nourrit, par le confort qu’elle apporte, l’épanouissement des individus, mais elle peut affecter la solidité du collectif. À l’inverse, la guerre nous ramène à notre condition politique de citoyens : elle constitue un phénomène collectif.
D’où cette inquiétude…
Dans les sociétés pacifiées, cette inquiétude doit être mise en perspective, l’Ukraine étant un bon exemple. Le pays était sorti de la guerre froide et entré dans l’enceinte des puissances occidentales où la paix prévalait. Or, depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, l’Ukraine vit en guerre. Comme l’a bien décrit la militante ukrainienne, prix Nobel de la paix, Olesksandra Matviichuk, les Ukrainiens pensaient que si la guerre advenait, la société ne serait pas capable de l’affronter. C’est le contraire qu’on observe : la société ukrainienne a une résistance bien plus importante qu’on ne l’imaginait. La guerre a réactivé le sentiment collectif d’appartenance à un pays de manière beaucoup plus évidente et saillante qu’en temps de paix.
Pour l’affronter, l’Ukraine a développé des mécanismes de débrouille à tous les niveaux, notamment en fabriquant les armes légères dont elle a besoin. Et surtout, en se convainquant que la société n’a pas d’autre choix que de résister.
En France, le sentiment d’inquiétude tient à l’indétermination de la situation. Nous ne sommes pas en guerre et nous ne savons pas comment nous réagirions si cela devait advenir.
Les Français sont loin d’imaginer la guerre chez eux…
Quand la France a dû affronter les attentats terroristes en 2015 et 2016, c’était déjà un avant-goût de la guerre, au sens où l’on avait la preuve matérielle que la société française n’était pas préservée de la violence internationale. Les Français ont alors exprimé des peurs et un sentiment d’insécurité, mais il y a eu aussi des marques impressionnantes de solidarité. Pendant un temps au moins, l’épreuve a ressoudé les liens et conjuré l’atomisation des rapports sociaux.
L’usage de la force et ses effets sur la démocratie
L’autre menace pèse sur la démocratie ?
Oui, les États-Unis ont vécu l’épisode de la guerre en Afghanistan et en Irak à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Les néoconservateurs, qui conseillaient le président George W. Bush, pensaient qu’on pouvait exporter la démocratie par la force, au nom de la certitude que la démocratie américaine est supérieure, ce qui justifierait de frapper militairement pour imposer les valeurs d’émancipation aux peuples asservis. L’effet a été délétère. La démocratie américaine s’est détériorée avec l’application de mesures liberticides, notamment le Patriot Act. Même si Obama a corrigé la trajectoire, l’idéal de liberté au fondement de la nation américaine a été foulé aux pieds. Puis Obama a publiquement exprimé ses regrets de ne pas avoir soutenu le peuple iranien qui se soulevait déjà contre le régime.
Aujourd’hui, Trump veut se donner le beau rôle en réussissant là où Bush et Obama ont échoué. Il fait la synthèse entre les deux. Comme Bush, il use de la force pour faire tomber un régime voyou, l’Iran. Comme Obama, il soutient l’idée que c’est au peuple iranien, et non aux États-Unis, de faire tomber le régime, au nom du respect de la démocratie.
C’est un paradoxe…
Trump dit tout et son contraire. Il abîme encore davantage la démocratie en donnant le sentiment que les États-Unis n’ont pas de cap ni de but de guerre précis. Quand on utilise la force, on doit le faire en respectant deux principes : l’efficacité, qui renvoie à la rationalité stratégique ; la légitimité, qui touche à l’idée de guerre juste, laquelle est toujours défensive. Or les buts de guerre de Trump évoluent d’un jour à l’autre. Et il n’exprime pas de conscience réelle de ce qu’est une action légitime. Ce sont autant d’atteintes à la démocratie, qui affaiblissent les États-Unis et fragilisent aussi les Européens, qui n’osent pas se démarquer complètement de Trump.
Il y a donc une double menace, la guerre et ses effets sur la démocratie ?
Les deux sont liés. La guerre peut nourrir le sentiment d’appartenance à un même régime libre, comme on l’observe en Ukraine. Mais elle peut aussi affecter la démocratie, le peuple s’en remettant à des méthodes autoritaires, virilistes, jugées plus efficaces en temps de conflit. La leçon de la guerre au terrorisme en Irak n’a pas été tirée. Les États-Unis et Israël pensent qu’en utilisant la force, ils vont se mettre en sécurité. Mais le précédent irakien a montré que le remède peut être pire que le mal. Le Moyen-Orient n’a pas été sécurisé ni stabilisé, au contraire.
Face à la peur de la guerre, les démocraties européennes sont confrontées à un choix : conjurer la peur, en réaffirmant la liberté démocratique, ou bien céder au souverainisme autoritaire qui prétend protéger les peuples de ce monde dangereux. Cette dernière option non seulement ne nous préserverait pas de la guerre, mais nous fragiliserait au plan intérieur. C’est la démocratie, et non l’autoritarisme, qui nous protège.
Trump et la fragilisation du leadership américain
Cette guerre est-elle légitime ?
Elle n’est pas conforme au droit international, mais elle fait ressortir un dilemme moral. Quand un peuple est massacré par son régime, doit-on détruire ce qui le menace ou bien laisser mourir le peuple en question ? Pour Donald Trump, cette question est secondaire. Le sort du peuple iranien lui importe peu. Son attention est focalisée sur l’intérêt des États-Unis et sur ses relations avec Benyamin Netanyahou. Il utilise la force, mais l’usage de l’arme aérienne seule, à distance du champ de bataille, ce n’est pas vraiment la guerre. On le voit a contrario avec l’affrontement des troupes au sol en Ukraine. Les seules armes aériennes ne peuvent suffire pour gagner la guerre, ni pour construire un régime politique qui est le fruit de dynamiques sociales internes.
Quand un régime dictatorial opprime une société, faut-il intervenir ? La force au Venezuela ou en Iran, ce n’est pas la légitimité face à la dictature. C’est la logique du plus fort qui s’impose au plus faible. Le droit de la force, tel que le conçoit Trump, s’oppose au droit de la paix et sape la démocratie, en laissant penser que l’autoritarisme et le virilisme seraient les véritables leviers d’une action efficace. Outre le risque d’embrasement de la région, il y a là une vraie menace sur la démocratie.
Donald Trump est-il devenu fou ?
Je ne le crois pas. Il serait erroné de penser que Donald Trump est une simple exception dans la société américaine. Je le vois plutôt comme le symptôme d’une trajectoire pathologique, marquée par une détérioration démocratique interne, une vulnérabilité au plan international et une panique morale qui s’est emparée de la société, au demeurant divisée.
Face aux deux empires, la Russie qui use de la guerre et la Chine du commerce, Trump ne fait que suivre ce qu’il observe. Les mesures de droits de douane sont inspirées par la méthode chinoise de guerre commerciale et l’usage de la force au Venezuela ou en Iran imite le bellicisme russe en Ukraine ou auparavant en Syrie.
Cela dit, Trump perdrait beaucoup de crédit s’il n’atteignait pas ses objectifs. Comme pour l’Irak, les États-Unis montreraient qu’ils ne peuvent imposer leur volonté. Ils perdraient alors sur les deux tableaux, international et intérieur.
Trump n’est donc pas le problème ?
Non, car Trump n’est qu’un révélateur fantasque d’une société malade. L’histoire, notamment américaine, a montré que les dissensions dans la cité peuvent dégénérer en guerre civile. Or Trump est le président d’une société clivée, où les deux Amériques ne se parlent plus, comme s’il y avait deux pays en un.
On observe aussi ce type de phénomène en France et dans d’autres pays d’Europe, où les divisions sociales et économiques recoupent les clivages culturels et territoriaux : la France du RN, dans les campagnes et les anciennes zones industrielles du Nord et de l’Est, et la France « progressiste » dans les métropoles. Comment les démocraties peuvent-elles à nouveau affirmer qu’elles forment un seul et même peuple ? Le régime chinois, pour nous affaiblir, parle de « democrazy ». Les États-Unis constituent la tête de pont de ces démocraties en mal de cohérence.
Il y a tout de même la méthode Trump…
Oui, Trump pense régler le problème à la hussarde. Il n’a pas changé depuis l’époque où il animait l’émission de téléréalité « The Apprentice » et où il renvoyait les candidats à l’embauche en leur lançant : « You’re fired ! » (Vous êtes virés !). Il applique la même méthode aux relations internationales. Mais en Iran, on ne peut pas dire aux mollahs : vous êtes virés !
Trump n’a pas d’action continue sur la durée. C’est une succession de coups d’éclat sans cap ni continuité. Un jour, c’est le Venezuela, le lendemain le Groenland, aujourd’hui l’Iran. Il tente des coups pour voir ce que ça donne.
Trump fait un show quotidien pour occuper les télévisions du monde entier ?
Il y a de cela. Souvenez-vous de Zelensky humilié par Trump à la Maison-Blanche, ce dernier s’écriant : « cela va faire un bon moment de télévision ». Cette diplomatie du buzz me semble montrer l’immense vulnérabilité américaine. Trump fait la une des journaux mais les États-Unis écrivent de moins en moins le récit du monde. Cette volonté de montrer les muscles et d’affirmer sa puissance frise le ridicule, constituant en réalité un aveu de faiblesse. Le fort, en relations internationales, n’a pas besoin d’agir ainsi.
Quand on voit le peu de soutien de la population américaine vis-à-vis de l’intervention en Iran, on peut supposer que les midterms tourneront en défaveur de Trump et limiteront son pouvoir.
Et si les midterms n’avaient pas lieu ?
Cela voudrait dire que Trump est devenu un tyran, qu’il détruit officiellement les institutions démocratiques. Les institutions démocratiques sont plus fortes que la volonté d’un seul homme ou d’un seul camp. Trump occupe tellement la scène médiatique qu’on ne voit pas assez la résistance qui s’opère sur le terrain. Gavin Newsom, le gouverneur démocrate de Californie, commence à incarner une forme d’opposition.
La préoccupation de Trump est avant tout intérieure. Il s’était engagé à ne pas faire preuve d’aventurisme militaire extérieur. Il a renoncé à sa promesse mais cela s’inscrit dans une logique de réassurance de la puissance américaine. Un tiers des Américains approuve ce virilisme avec un soutien fort de la communauté Maga. Mais pour les autres, il prend des risques inconsidérés, qui peuvent se retourner contre lui.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



