Guillaume Hannezo : « Sans eux », ça ne fonctionne pas !
Quelles seraient les conséquences concrètes de la nouvelle pensée identitaire prônée par l’union des droites ? Dans un polar passionnant, le trio Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech imagine une France que les immigrés ne choisiraient plus en 2030, tant le pays les aurait rejetés.
LibreJournal : Après Marine Le Pen présidente, vous imaginez Philippe de Villiers président de la République en 2030 et Bruno Retailleau Premier ministre. Pourquoi ce couple improbable ?
Guillaume Hannezo : Ce livre n’est pas principalement une dystopie politique. C’est un polar qui met en scène la vie quotidienne dans une France où une « union des droites » applique le programme de la nouvelle pensée identitaire distillée chaque jour à l’écrit comme à l’écran.
Les responsables politiques n’en sont pas les héros : ils constituent l’arrière-plan du récit et ne devaient donc pas occuper trop de place. Ces deux figures forment au contraire un tandem assez cohérent, à la tête d’une coalition dans laquelle le RN fournit l’essentiel des troupes. Mais le casting importe finalement peu.
Le véritable chef d’orchestre de cet ensemble, Vincent Bolloré, a surtout remis de l’ordre sur le plan économique et pris le contrôle de la PME familiale des Le Pen comme il l’a fait avec d’autres groupes d’héritiers. Cela permet ensuite d’observer comment fonctionne le reste.
Aussitôt, un référendum instaure la préférence nationale, supprime le droit du sol et rompt avec l’état de droit. C’est la Grande Alternance qui chasse les immigrés hors de France ?
Nous n’avons fait que reprendre les projets déjà déposés par les différentes composantes de l’union des droites et les faire fonctionner dans la vie réelle.
Cela signifie notamment la production massive d’irréguliers par les préfectures, la transformation du séjour illégal en délit, avec au passage une obligation de signalement pesant sur les agents publics. Il y a aussi le bouleversement de la hiérarchie des normes, la constitutionnalisation de la préférence nationale, les recours collectifs de comités de quartier ou de candidats évincés pour exiger que les « bons Français » passent avant les autres dans l’emploi ou le logement.
S’ajoutent la remise en cause des prestations sociales, du droit égal à être soigné aux urgences, l’exclusion des binationaux de certains emplois publics, la remise en cause du droit au séjour dès la première infraction, voire celle de la nationalité dans certains cas, sans oublier les centres de rétention outre-mer pour les OQTF non exécutées.
Tout cela existe déjà sous forme de déclarations, d’amendements, de propositions ou de projets de loi. Nous en donnons les références. C’est déjà écrit.
Bien sûr, cela ne suffit pas à stopper les migrations ni à expulser massivement les indésirables. Mais cela rend la vie impossible aux immigrés installés en France, à ceux qui veulent simplement travailler, vivre décemment, avoir une vie familiale normale et pratiquer leur religion.
Alors ils partent. Pas tous, mais beaucoup. Et surtout ceux qui ont le choix, c’est-à-dire précisément ceux dont nous avons le plus besoin. D’autant qu’ils sont très recherchés ailleurs en Europe, dans des pays déjà confrontés plus tôt que nous à l’hiver démographique et qui ont compris qu’ils ne peuvent pas s’en passer.
Ce que nous décrivons, c’est donc une véritable « immigration choisie ». Sauf que, cette fois, ce sont les immigrés qui ne nous choisissent plus.
Un marché du travail sous tension
Vous décrivez un marché mondial du travail qui s’organise pour faire face à l’hiver démographique des pays développés, avec de grandes entreprises qui organisent les migrations.
Ce marché commence déjà à se structurer, sous l’effet de la demande de nos voisins européens dont la population active décline.
Ils mettent en place des filières, des formations spécifiques, des politiques d’attractivité. Même les pays ayant adopté des politiques identitaires restent plus ouverts que la France à l’immigration.
Ils refusent parfois davantage l’asile pour donner à leur opinion publique le sentiment de reprendre le contrôle, mais au total ils accueillent davantage d’immigrés non européens que nous : deux fois plus pour l’Italie de Meloni, 2,4 fois plus pour le Danemark de Frederiksen, sans compter le Royaume-Uni post-Brexit.
Ils le font parce qu’ils en ont besoin.
En France, le déclin démographique a commencé plus tard. Nous continuons donc à nous croire au centre du monde et naturellement désirables pour toutes les migrations. Mais la démographie a déjà écrit la suite : nous aussi aurons besoin d’une immigration plus importante, alors même que nous travaillons à devenir de moins en moins attractifs.
Mais tout de même, vous poussez un peu la farce… On s’attaque à la viande halal, une commission Fourquet change les prénoms…
Sur le halal, qui constitue une obsession de l’extrême droite, ils se heurtent à l’opposition des juifs.
La francisation des prénoms est une proposition d’Éric Zemmour. C’est vrai que nous forçons un peu le trait en imaginant son application rétroactive afin d’occuper le débat public pendant qu’un plan d’austérité est mis en place…
Mais aujourd’hui, il devient difficile de fixer les limites de la dystopie. La réalité trumpienne dépasse souvent les scénarios les plus extravagants.
Dans Marine Le Pen présidente, nous avions imaginé — comme une provocation pédagogique — des camps de rétention pour OQTF à Saint-Pierre-et-Miquelon… avant que Laurent Wauquiez n’en fasse ensuite une proposition « sérieuse ».
EHPAD et pénurie de main-d’œuvre
Donc en 2030, on vend en France plus de couches pour personnes âgées que pour bébés ? Et il n’y a plus ni infirmières, ni médecins ? Plus assez de cuisiniers dans les restaurants ?
Deux tiers du marché des couches sont aujourd’hui destinés aux bébés. La démographie a déjà écrit la suite.
Il faudra des personnes pour s’occuper du grand âge. Avez-vous déjà visité un EHPAD ?
Les immigrés assurent déjà l’ajustement du marché du travail, dans les métiers pénibles comme dans ceux nécessitant de hautes qualifications. D’ailleurs, plus de la moitié des immigrés récemment arrivés sont diplômés du supérieur.
Aujourd’hui déjà, entre 20 et 30 % des infirmières, aides-soignantes, médecins hospitaliers, cuisiniers, informaticiens, ouvriers du BTP ou prêtres catholiques sont immigrés. La proportion est encore plus élevée dans les grandes villes et parmi les recrutements récents.
« Sans eux », cela ne fonctionne pas.
C’est cette mécanique que nous décrivons à travers une intrigue qui se déroule pendant une campagne présidentielle, au milieu de conflits sociaux, de drames et de scandales révélant tous les effets systémiques de la politique menée.
Les EHPAD sont délocalisés en Afrique du Nord ?
Pas tous. Seulement ceux des plus riches, qui ne dépendent pas de la Sécurité sociale et peuvent arbitrer entre plusieurs offres plus compétitives, parfois en suivant les aides-soignantes.
Après tout, les catégories les plus aisées arbitrent déjà entre les pays pour la fiscalité ou l’éducation de leurs enfants. Pourquoi pas demain pour le grand âge ?
Pour les autres, apparaissent des EHPAD frontaliers fonctionnant avec des travailleurs immigrés venant quotidiennement de l’étranger. Et à l’intérieur du pays subsistent des établissements où l’on meurt faute de personnel et de soins.
Victor Castanet et Florence Aubenas enquêtent d’ailleurs dans le livre sur ces nouvelles filières.
Une certaine Élise Montfort, conseillère du Premier ministre, sert de fil rouge à une intrigue policière qui devient menaçante pour le régime, avec des histoires de cryptomonnaies et de trafics ?
C’est un personnage ambigu : une haute fonctionnaire proche du pouvoir mais qui veut malgré tout que les choses fonctionnent.
Ses fonctions l’amènent à gérer les préoccupations du Medef et à mettre en place des mécanismes permettant de contourner certaines réglementations jugées absurdes.
Mais cela conduit inévitablement à évoluer dans une zone grise. Et dans les zones grises, l’argent noir finit souvent par s’infiltrer.
Et finalement, on élit un président de la République au profil étonnant ?
Pas tant que cela. Puisque tout le monde répète qu’il faut un chef à la France… alors les Français finissent par élire un chef.
Propos recueillis par Valérie Lecasble



