Haro sur le Ruffin !
Le député de la Somme a fait une entrée en campagne plutôt baroque, marquée par une BD incongrue et des propos maladroits. Est-ce une raison pour le traiter de raciste et l’accuser de faire le jeu de l’extrême droite ?
On moque souvent – à juste raison – les hésitations et les confusions qui marquent les débats de la gauche réformiste autour de l’élection présidentielle. Que dire alors des règlements de comptes au couteau qui agitent la gauche radicale ?
Une polémique au sein de la gauche radicale
François Ruffin, animateur du parti Debout, homme inventif et plutôt sympathique, lance sa campagne en publiant une bande dessinée au scénario bizarre dont il est le héros à la fois candide et égocentrique, titrée Picardie Splendor : les aventures de François Ruffin député-reporter.
Un peu plus tôt, il avait suscité la critique en condamnant « l’immigration de travail » et en regrettant qu’on aille chercher à l’étranger des médecins et des auxiliaires de vie ou de santé alors que les mêmes postes peuvent être occupés par des Français.
Pour ainsi dire dans la minute, ses camarades de la « vraie gauche », à LFI ou parmi les anciens mélenchonistes, trop contents de voir trébucher un rival, ont déclenché contre lui un tir nourri fait d’invectives, d’insultes et de calomnies. Pour de nombreux militants LFI, Ruffin n’est qu’un raciste qui s’ignore. Condamnation lapidaire et définitive essentiellement destinée à dégommer un candidat qui pourrait grignoter, grâce à sa popularité et son franc-parler, le capital électoral jalousement défendu par les cerbères de Mélenchon.
Ils ne sont pas les seuls. Ses camarades les plus proches, voyant qu’il avait un genou à terre, ne se sont pas privés de lui allonger quelques coups de savate. Clémentine Autain lui reproche de « charrier l’imaginaire de l’extrême droite ». Marine Tondelier stigmatise des propos qui « convoquent » les sujets du RN. On a vu plus indulgent, plus compréhensif à l’égard d’un militant proche de cette gauche-là, qui est évidemment exempt de tout racisme, qui milite pour l’accueil et la tolérance depuis toujours et avec qui les mêmes contempteurs souhaitent organiser une primaire de ladite « vraie gauche », qui est aussi un vrai nid de vipères !
Immigration : un débat esquivé ?
À cette levée de boucliers, il y a une raison plus profonde : le refus de toute réflexion un peu sérieuse sur les questions d’immigration au sein de la gauche radicale. Quoique pataud et curieusement naïf (il a d’ailleurs fait amende honorable avec honnêteté, chose inhabituelle dans le monde politique), François Ruffin, habitué des campagnes dans les quartiers populaires et à la sortie des usines, connaît sans doute mieux l’état d’esprit de ces électeurs défavorisés que beaucoup d’autres. Du coup, il met les pieds dans le plat, ce qui est la vraie cause de son excommunication.
En critiquant « l’immigration de travail », il fait à coup sûr fausse route : si la France accueille des immigrés, c’est principalement pour qu’ils occupent des postes dont les nationaux ne veulent guère. Et on conviendra qu’il vaut mieux les voir travailler plutôt que se morfondre dans un précaire désœuvrement. Mais Ruffin pose aussi une vraie question : Marx avait en son temps condamné l’existence d’une « armée de réserve du capital » qui pesait sur les salaires et venait concurrencer les ouvriers organisés par l’adjonction d’une main-d’œuvre peu syndicalisée et trop dépendante pour contester le pouvoir patronal. Le mouvement socialiste – Jaurès, par exemple – avait repris cet argument en expliquant que le recours massif aux travailleurs étrangers avait pour effet de diviser et d’affaiblir la classe laborieuse. Ce phénomène a-t-il disparu ? Et même si elle est atténuée par les lois sociales, cette concurrence n’est-elle pas une source de difficultés pour les classes populaires ? On peut au moins en débattre.
Le cas de Marine Tondelier est encore plus frappant : si on l’écoute bien, la gauche doit surtout s’abstenir de parler d’immigration, puisque cette simple évocation « fait le jeu » du RN. Si bien que la « vraie gauche », tout en récusant l’idéologie « no border », reste d’un flou total sur les moyens de maîtriser les frontières, c’est-à-dire d’accueillir le mieux possible les immigrés sans pour autant instaurer un « droit d’installation » généralisé.
Puisqu’on ne sait pas trop quoi penser, mieux vaut ne rien dire. Le résultat de ce silence hypocrite est évident : au moment où une large majorité de Français est « préoccupée » par l’immigration, où la majorité des électeurs de gauche considère qu’elle pose d’épineux problèmes au pays, on laisse le monopole du discours, du diagnostic et des solutions supposées à l’extrême droite, qui s’engouffre avec délectation dans la brèche. Le tout au nom d’un mot d’ordre implicite mais délétère, digne d’un Tartuffe militant : cachez ce problème que nous ne saurions voir et crions tous ensemble : haro sur le Ruffin !



