IA : l’Europe, future colonie américaine

par Bernard Attali |  publié le 16/06/2026

En limitant l’accès à des technologies d’IA sous l’injonction du gouvernement américain, le géant Anthropic rappelle que les grandes puissances ne partagent jamais longtemps les outils qui fondent leur domination, et que la souveraineté ne se sous-traite pas.

Le logo d'Anthropic. (Photo Samuel Boivin / NurPhoto via AFP)

Vendredi 12 juin au soir, le gouvernement américain a ordonné à l’une des plus grandes entreprises américaines en IA (Anthropic) d’interdire l’accès à ses services aux ressortissants étrangers, y compris ses propres salariés. Cette décision devrait marquer un réveil si l’Europe veut éviter de devenir une colonie numérique de l’Amérique.

Derrière cette mesure se cache un message politique d’une portée considérable : lorsque les technologies deviennent stratégiques, les États-Unis privilégient leurs intérêts nationaux.

Washington affirme ses priorités technologiques

Pendant des décennies, les Européens ont vécu dans l’illusion confortable d’une mondialisation heureuse où les technologies circulaient librement et où les intérêts des démocraties occidentales convergeaient naturellement. Cette vision appartient au passé. Les États-Unis considèrent aujourd’hui l’intelligence artificielle comme un actif stratégique comparable à l’énergie nucléaire, aux semi-conducteurs ou aux technologies militaires sensibles.

L’affaire Anthropic n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une logique plus large qui a déjà conduit Washington à limiter l’exportation de puces avancées vers certains pays, à encadrer le transfert de technologies critiques et à renforcer son contrôle sur les infrastructures numériques mondiales.

Pour les Européens, le signal est limpide : l’accès aux technologies les plus puissantes pourra demain être conditionné à des décisions prises à Washington, sans consultation préalable des gouvernements européens. Cette perspective devrait susciter une prise de conscience.

L’Europe face au risque de dépendance

L’intelligence artificielle n’est pas un secteur économique parmi d’autres. Elle est appelée à devenir l’infrastructure invisible de l’ensemble de nos sociétés. Elle pilotera les systèmes de santé, les administrations, les banques, les réseaux énergétiques, les transports, l’industrie, la recherche scientifique, l’éducation et une partie croissante de la défense.

Si elle ne se réveille pas, l’Europe risque de se retrouver dans une situation comparable à celle qu’elle a connue avec les plateformes numériques américaines. Pendant vingt ans, le continent a laissé émerger sans réaction les géants du numérique. Les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, le cloud, le commerce électronique et la publicité numérique sont aujourd’hui largement dominés par des entreprises étrangères.

Les conséquences économiques ont été immenses. Des centaines de milliards d’euros de valeur ont été créés hors d’Europe. Mais les conséquences politiques sont peut-être plus importantes encore : les règles de fonctionnement de l’espace numérique européen sont désormais largement déterminées par des acteurs extérieurs.

L’intelligence artificielle risque de reproduire ce schéma à une échelle encore bien supérieure. La dépendance ne serait plus seulement commerciale ; elle deviendrait cognitive.

Les entreprises européennes utiliseraient des modèles étrangers pour concevoir leurs produits. Les administrations européennes prendraient leurs décisions à partir d’outils étrangers. Les universités européennes mèneraient leurs recherches grâce à des infrastructures étrangères. Les armées européennes exploiteraient des systèmes reposant sur des technologies étrangères.

L’argument selon lequel l’Europe pourrait simplement acheter ces technologies sur le marché apparaît de plus en plus fragile. L’histoire récente démontre qu’aucune dépendance critique n’est durablement neutre.

La crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine a rappelé les dangers d’une dépendance excessive à l’égard d’un fournisseur extérieur. La pandémie a révélé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les tensions commerciales sino-américaines ont montré à quelle vitesse les considérations stratégiques peuvent prendre le pas sur les logiques économiques. Pourquoi en irait-il autrement pour l’intelligence artificielle ?

La souveraineté technologique comme enjeu

Certains rétorquent que l’Europe ne dispose pas des moyens financiers des États-Unis ou de la Chine. Cet argument est discutable. L’Union européenne représente près de 450 millions d’habitants et demeure l’une des premières puissances économiques du monde. Elle possède des centres de recherche de premier plan, des universités d’excellence, des ingénieurs parmi les meilleurs de la planète et une industrie encore puissante.

Ce qui manque n’est pas le savoir-faire. Ce qui manque, c’est la volonté politique.

L’Europe doit désormais considérer l’intelligence artificielle comme un investissement stratégique comparable à ceux consentis hier pour l’aéronautique, le nucléaire ou l’espace.

Cela suppose d’investir massivement dans les centres de calcul, les semi-conducteurs, les infrastructures cloud, les modèles de fondation européens et la recherche fondamentale. Cela implique également de faciliter l’accès aux financements pour les entreprises innovantes afin d’éviter qu’elles ne soient systématiquement rachetées ou délocalisées.

Les modèles d’intelligence artificielle ne sont jamais neutres. Ils reflètent des choix, des valeurs, des priorités et des conceptions du monde. Confier entièrement leur développement à des acteurs étrangers reviendrait progressivement à externaliser une partie de notre capacité collective à produire du savoir et à organiser le débat public.

L’épisode Anthropic constitue donc bien davantage qu’une décision commerciale. Il agit comme un révélateur.

Il rappelle aux Européens une vérité que l’histoire enseigne inlassablement : aucune puissance ne délègue durablement à d’autres les technologies qui conditionnent sa sécurité, sa prospérité et son influence.

L’Europe doit regarder le danger en face.

Le temps de la régulation seule est révolu. Celui de la souveraineté technologique commence.

Bernard Attali

Editorialiste