IA : Pékin pose la bonne question

par Bernard Attali |  publié le 22/07/2026

En appelant à une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, la Chine pose une question essentielle sur cet enjeu stratégique. Mais lorsqu’une telle idée émane d’un régime qui a fait de l’algorithme un instrument de contrôle, la prudence s’impose.

Des visiteurs sur un stand IA lors de la Conférence mondiale sur l'intelligence artificielle (WAIC) à Shanghai, le 17 juillet 2026. (Photo CN-STR / AFP)

Le 17 juillet dernier, à Shanghai, Xi Jinping a ouvert la World Artificial Intelligence Conference par une formule qui aurait pu sortir de la bouche d’un climatologue onusien ou d’un directeur de l’AIEA : le développement de l’IA « ne doit pas être le solo d’un seul pays, mais la symphonie de la coopération internationale ». Il y a défendu son Initiative mondiale pour la gouvernance de l’IA, réclamé la création d’une Organisation mondiale de coopération en matière d’intelligence artificielle — la WAICO — et posé l’IA comme un bien commun devant échapper à l’appropriation exclusive de quiconque. L’idée est pertinente. Elle est même urgente. Et c’est précisément ce qui devrait nous arrêter une seconde : c’est la Chine qui la porte.

Une idée qui mérite un débat mondial

L’histoire regorge de précédents où l’humanité a su, face à une technologie à la fois porteuse de progrès et de risques existentiels, construire des cadres partagés plutôt que de laisser la loi du plus fort trancher. L’Agence internationale de l’énergie atomique est née de la conscience qu’aucune nation ne pouvait seule arbitrer entre l’usage civil et l’usage militaire de l’atome. Le GIEC a imposé l’idée que le climat n’appartient à personne parce qu’il conditionne l’avenir de tous. L’IA générative, capable de transformer l’économie, la guerre, l’information et la démocratie en l’espace d’une décennie, mérite au moins ce même degré de sérieux collectif. Un monde où seules deux ou trois puissances technologiques, américaine et chinoise, fixent unilatéralement les règles du jeu pour huit milliards d’êtres humains n’est ni souhaitable ni tenable. De ce point de vue, la charge de Xi Jinping contre le fait de « faire passer la sécurité d’un pays au-dessus de celle des autres » — allusion à peine voilée aux restrictions américaines sur les semi-conducteurs et aux barrières européennes — touche une corde sensible, y compris chez des pays non alignés qui n’ont ni les moyens de Washington ni ceux de Pékin.

Le paradoxe qu’on ne peut pas ignorer

Mais voilà : l’acteur qui plaide pour l’ouverture, la multilatéralité et le contrôle humain de l’IA est aussi celui qui a bâti le système de surveillance algorithmique le plus abouti de l’histoire humaine, qui censure en temps réel les modèles de langage déployés sur son propre territoire, et qui n’a jamais publié la moindre évaluation indépendante de ses grands modèles auprès d’un organisme extérieur à son contrôle. La Chine qui demande au monde de partager la gouvernance de l’IA est la même qui refuse obstinément de partager la gouvernance de ses propres données, de ses propres algorithmes de notation sociale, de ses propres flux d’information. Et qui contrôle étroitement l’accès à ses ressources stratégiques, comme les terres rares. Le décalage entre le discours adressé à l’extérieur et la pratique imposée à l’intérieur n’est pas un détail : c’est la question centrale que toute chancellerie occidentale devrait se poser avant d’applaudir.

Pourquoi la Chine porte ce discours

Ce paradoxe n’est pourtant pas une incohérence stratégique — c’est, au contraire, d’une remarquable cohérence. Trois logiques se superposent.

La première est défensive. Bridée par les restrictions américaines sur les puces avancées, la Chine a intérêt à déplacer le terrain du combat : plutôt que de rivaliser sur la puissance de calcul brute, où elle reste en partie dépendante, elle choisit de rivaliser sur les normes. Celui qui écrit les règles n’a pas besoin de gagner la course technologique pour en tirer un avantage géopolitique.

La deuxième est diplomatique. En se posant en architecte d’une gouvernance « inclusive », Pékin s’adresse directement au Sud global, à tous les pays qui n’ont ni laboratoires d’IA ni sièges dans les instances où se décident aujourd’hui les standards du secteur. Pour ces pays, l’offre chinoise d’un multilatéralisme de façade vaut mieux que l’absence totale de représentation dans un ordre technologique dominé par la Silicon Valley.

La troisième est idéologique. En insistant sur le « contrôle humain » et la « sécurité », Xi Jinping légitime implicitement un modèle où c’est l’État — et non le marché, ni la société civile — qui demeure l’arbitre ultime de l’IA. C’est une manière de présenter le modèle chinois de gouvernance technologique, étatique et centralisé, comme une alternative crédible au laisser-faire américain.

Ce que l’Europe devrait en retenir

Il serait facile, et confortable, de rejeter la proposition chinoise au seul motif de sa provenance. Ce serait une erreur. L’idée d’un bien commun mondial mérite d’être défendue pour elle-même, indépendamment de celui qui la formule aujourd’hui le plus bruyamment. Mais la défendre sérieusement suppose de ne pas laisser Pékin en devenir le seul architecte, et de ne pas confondre gouvernance mondiale avec normalisation par la puissance qui aura su, la première, occuper le vide. L’Europe, qui a déjà posé les bases d’une régulation avec l’AI Act, a une carte à jouer : non pas récuser l’idée parce qu’elle vient de Chine, mais en reprendre l’initiative avant que la symphonie évoquée par Xi Jinping ne devienne, de fait, un solo chinois déguisé en chœur universel.

Bernard Attali

Editorialiste