Immigration en Espagne : Vox aboie, la gauche gouverne

par Javier Garcia |  publié le 02/09/2026

L’immigration nourrit en Espagne la croissance autant que les passions politiques. Face aux peurs attisées par Vox, la gauche au pouvoir tente une voie étroite : tenir les frontières sans renoncer au droit ni à la dignité humaine.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, lors d'une visite visant à gérer l'une des plus graves crises migratoires à Ceuta le 31 juillet. Depuis, quelque 5 000 migrants selon le gouvernement — ou au moins 10 000 selon les autorités locales — demeurent sur ce petit territoire. (Photo JORGE GUERRERO / AFP)

À Ceuta, il a suffi de quelques images pour que la vieille machine se remette en marche : une frontière, une plage, des corps, des uniformes, des cris. Aussitôt, le récit était prêt : invasion, submersion, impuissance de l’État, Europe menacée. L’extrême droite n’a pas besoin que la crise dure. Elle a besoin que l’image frappe.

L’Espagne n’est pas protégée des ombres. Vox sait exploiter les peurs. Des groupuscules néonazis réapparaissent dans la rue. Mais c’est là que commence la leçon espagnole : une démocratie ne se mesure pas à l’absence de ses ennemis. Elle se mesure à sa capacité à ne pas leur abandonner le sens des événements.

Oui, les frontières existent. Un État démocratique a le droit et le devoir de les contrôler. Une arrivée massive désorganise une ville, des services publics, des habitants, des forces de sécurité. Dire cela n’est pas céder à l’extrême droite. C’est refuser de lui laisser le monopole du réel.

Mais les migrants ne sont ni des munitions diplomatiques ni des figurants électoraux. À force d’externaliser ses frontières, l’Europe a aussi externalisé une part de sa souveraineté. Elle paie, négocie, délègue, ferme les yeux, puis s’étonne lorsque ceux à qui elle demande de retenir les départs découvrent qu’ils disposent d’un moyen de pression.

L’immigration, moteur discret de la croissance

Surtout, l’immigration n’est pas seulement une crise. Elle est l’une des conditions économiques du moment espagnol. Funcas, un institut espagnol d’études économiques, estime que l’incorporation de la main-d’œuvre étrangère représente 47 % de la croissance du PIB espagnol depuis 2022. BBVA Research observe qu’entre 2022 et 2025, la population née à l’étranger a augmenté d’environ deux millions de personnes, pour atteindre 9,5 millions. Le « miracle espagnol » ne se comprend donc pas sans l’apport migratoire.

Ce point est décisif. L’Espagne vieillit, comme presque toute l’Europe. Mais elle regarde plus frontalement une évidence : aucune économie vieillissante ne peut durablement construire, soigner, servir, produire, cotiser et innover sans apport humain extérieur. La question n’est plus de savoir si l’immigration existe. Elle existe déjà. La vraie question est de savoir si elle sera organisée par le droit ou exploitée par l’hypocrisie.

C’est tout le sens de la régularisation espagnole. Elle ne consiste pas à abolir les frontières. Elle consiste à faire entrer dans la légalité des personnes déjà présentes, souvent déjà au travail, afin de réduire l’économie souterraine, faire respecter le droit du travail et cotiser. Régulariser, ce n’est pas effacer l’État. C’est remettre de l’État là où le silence avait installé des zones grises.

L’extrême droite déteste cette clarification. Elle veut des travailleurs invisibles dans les champs, les hôtels, les chantiers, les cuisines, les maisons de retraite, mais elle refuse qu’ils deviennent des sujets de droit. Elle dénonce l’immigration clandestine, puis s’indigne quand un gouvernement tente de la sortir de la clandestinité. Elle ne vise pas seulement à fermer les frontières. Elle veut maintenir la peur comme langue politique.

La gauche refuse le piège de Vox

L’Espagne n’est pas un paradis. Le logement manque. Les services publics sont sous pression. Ceuta a montré qu’une frontière peut être vulnérable, qu’une ville peut être débordée, qu’une vie peut se perdre dans la confusion diplomatique et administrative. Une gauche sérieuse n’a pas à minimiser cela.

Mais elle doit refuser le piège. Entre l’angélisme et la panique, il existe une politique. Elle tient en quatre mots : frontière, droit, travail, dignité. Frontière, parce qu’un État démocratique ne peut pas déléguer sa sécurité à l’improvisation. Droit, parce que l’ombre fabrique l’exploitation. Travail, parce que nos économies dépendent déjà de celles et ceux qu’elles prétendent tenir à distance. Dignité, parce qu’aucune politique ne mérite ce nom si elle oublie les corps qu’elle administre.

C’est ici que « Viva la vida » prend son sens démocratique. L’Espagne ne répond pas à l’extrême droite en niant les crises. Elle lui répond en refusant que la crise devienne le seul récit possible. Le franquisme, la Phalange, les saluts nazis, les mythologies de pureté nationale ne sont pas, dans ce pays, des abstractions lointaines. Ils appartiennent à une mémoire encore chaude.

Face à ces ombres, la démocratie espagnole hésite, se contredit, négocie, recule parfois. Mais elle continue à dire qu’un pays peut protéger ses frontières sans renoncer au droit, accueillir sans s’abolir, organiser l’immigration sans se dissoudre, contenir l’extrême droite sans parler son langage.

C’est peut-être cela que la gauche française devrait regarder : non une leçon de morale, mais une leçon de gouvernement. Sur l’immigration, il ne suffit plus d’avoir raison contre les fantasmes. Il faut reprendre possession du réel : les chiffres, les besoins économiques, les frontières, les peurs, les droits, les travailleurs, les villes, les familles. Sinon, d’autres s’en chargeront. Et ils ne diront pas « Viva la vida ». Ils diront, encore une fois, « Viva la muerte ».

Javier Garcia