Incroyable : l’Europe puissance émerge

par Boris Enet |  publié le 17/04/2026

Les équilibres géopolitiques se redessinent à un rythme inédit, sous l’effet conjugué des conflits, des recompositions stratégiques et des replis autoritaires. Dans ce contexte, l’Europe, longtemps sous-estimée, a vocation à s’affirmer sur la scène internationale.

Pose d'un drapeau de l'UE à côté de drapeaux hongrois avant une conférence de presse à Budapest, en Hongrie, le 13 avril 2026. Le parti du conservateur Peter Magyar a remporté une majorité des deux tiers au Parlement lors des élections hongroises, infligeant une défaite nette au Premier ministre nationaliste de longue date, Viktor Orban. (Photo Attila KISBENEDEK / AFP)

Le scénario qui prend corps n’était pas forcément le plus probable — celui du chaos tenait la corde — même si certains d’entre nous en avaient fait, à juste raison, une boussole pour comprendre ce qui se jouait en Ukraine, en Hongrie, dans les guerres au Proche et Moyen-Orient.

Qui aurait parié que l’UE se substituerait, en un temps record, sur le plan financier et militaire, au lâchage de Kiev par l’Amérique MAGA ? Qui pouvait envisager que Poutine puisse être défait non seulement par le coût politique et économique de sa guerre d’agression, mais peut-être aussi par le « gap » technologique qui se dessine ? Qui prévoyait que le Néron des Amériques, en dépit de la supériorité réputée écrasante de ses armées, piétinerait, voire s’enliserait dans la guerre contre l’impérialisme régional des mollahs ? Tous ces constats, qui s’imposent au fil du temps, posent le problème de ce qui les rend lisibles. Et force est d’admettre, enfin, qu’il n’y a qu’une explication rationnelle : l’existence d’une alternative que l’on nommera démocratique et progressiste aux malheurs de la planète, et qui s’incarne dans une entité politique que nous pouvons qualifier de « proto-État fédéral européen », qui la porte et aspire à la faire partager hors ses murs.

L’onde de choc de la défaite d’Orban

L’éclaircie hongroise ne se réduit pas au renvoi d’un petit dictateur contrarié par l’UE, car elle emporte avec elle une cuisante défaite de tous ses soutiens, de Trump et Vance à Poutine et Xi Jinping, sans oublier Netanyahu ou Le Pen. Sur le papier, le rapport de forces était aussi asymétrique qu’improbable dans ce petit État de quelque dix millions de ressortissants. Et pourtant, il est tombé, entraînant la stupeur dans le bunker de Poutine, chez les MAGA et dans les états-majors des extrêmes droites de par le monde. Ils peuvent y aller de leurs explications alambiquées — l’usure du pouvoir, la stagnation économique, les circonstances contraires — le fait est que ses adversaires l’ont emporté en s’affichant sans ambiguïté comme Européens de conviction, sans d’ailleurs remettre en cause l’articulation prônée par les droites du PPE — Parti populaire européen — entre souveraineté nationale et participation à la construction européenne. Quel autre projet que celui de l’UE, projeté dans un monde multipolaire, serait de nature à provoquer un tel élan populaire — 79,56 % de participation — avec une mobilisation sans précédent de la jeunesse ? Cette victoire pour l’Europe est tout autant une validation d’une tactique responsable en défense des libertés qu’un défi pour le futur immédiat. Ne pas décevoir, aller de l’avant et oser s’affronter intelligemment aux régimes brutaux qui piétinent les libertés ainsi que le droit et la légalité internationaux. Les progressistes doivent s’en convaincre et garder le cap, par principe, y compris quand ils subissent de forts vents contraires.

Plafond de raison face à l’extrême droite

La leçon en sera-t-elle tirée dans les régions ou États nationaux européens confrontés à de prochaines échéances électorales ? Il faut l’espérer, en Allemagne avec l’échéance régionale de septembre alors que l’AfD caracole en tête des sondages et durcit encore, comme en Saxe-Anhalt, son cours souverainiste et fascisant ; en France où le RN, malgré les sondages, peine à combler le fossé entre ses prétentions de façade et son fonds de commerce nauséabond, quelle que soit la tête de gondole que lui imposera la justice. La droite extrémisée des Républicains n’est pas mieux lotie entre la réaction chimiquement pure de Laurent Wauquiez et la chouannerie d’un autre temps de Bruno Retailleau. Tous les autres ont tout intérêt à la clarté sur l’Europe. Sinon, ils perdront car ce sera un marqueur déterminant entre prétendants à l’élection présidentielle. Il faut aussi le souhaiter en Grande-Bretagne où Keir Starmer se débat dans de sévères difficultés héritées du Brexit en ayant voulu l’enjamber sans assumer de l’annuler. On ne ruse pas avec les faits sans en payer le prix fort le moment venu. Qui ne voit également que le rétablissement des libertés maritimes dans le détroit d’Ormuz et toute la région passe par une forte contribution diplomatique, de terrain et de mer de l’Union ? Et que dire du Liban, en dépit des propos insensés du porte-voix de Benyamin Netanyahu à Washington ? L’Europe n’est plus une option à prendre ou à laisser. Elle est « un passage obligé » pour toute politique de solutions.

Boris Enet