Iran : Trump dans l’impasse

par Pierre Benoit |  publié le 28/05/2026

Pour masquer son échec face à l’Iran, Trump se retourne contre ses alliés du Golfe. Encore faut-il qu’ils se laissent faire…

Donald Trump, lors d'une réunion du Cabinet à la Maison Blanche, le 27 mai 2026. Cette réunion a lieu quelques jours après que Trump a déclaré qu'un accord de paix avec l'Iran avait été « largement négocié », dans un contexte d'espoir quant à la réouverture du détroit d'Ormuz. (Photo Win McNamee / Getty Images via AFP)

Quatre-vingt-neuf jours de conflit et toujours aucune porte de sortie. Donald Trump patauge dans une guerre voulue par lui seul, qui entre dans sa 13e semaine. En principe, le texte qui doit acter la fin des hostilités, avec la levée du blocus américain des ports iraniens et la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz par les gardiens de la révolution, est déjà rédigé dans les grandes lignes.

Mais Trump procrastine. Sans doute espère-t-il obtenir de meilleures conditions au détriment de Téhéran. Pas sûr qu’il y parvienne, car les horloges tournent et tout peut basculer d’un instant à l’autre. Le cessez-le-feu en vigueur depuis le 7 avril a été violé par des frappes américaines sur un site de missiles dans le sud de l’Iran et Israël intensifie, comme jamais, ses opérations au Liban.

Un accord fragilisé sur le nucléaire iranien

Si le projet d’accord négocié par le truchement du Pakistan et de l’Arabie saoudite ne convient pas à Trump, c’est qu’il est en train de perdre son pari. Non seulement les frappes américaines n’ont pas permis d’abattre le régime des mollahs, mais il se pourrait que le chapitre consacré à l’avenir du programme nucléaire iranien ne soit pas beaucoup plus avantageux que l’accord précédent négocié sous Barack Obama et déchiré en mai 2018 lors du premier mandat de Trump.

Pour masquer la perspective d’un accord au rabais, le milliardaire de la Maison Blanche croit avoir trouvé la parade : il exige désormais de ses alliés dans le Golfe qu’ils signent les accords d’Abraham. À ce jour, seuls quatre pays ont normalisé leurs relations avec Israël : le Maroc, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan.

« Trump est dans une impasse, relève le politiste Jean-Paul Chagnollaud (*). Il cherche la sortie et pense l’avoir trouvée avec les accords d’Abraham, comme il l’avait fait en 2020. Il veut faire croire qu’en finissant cette guerre, il a stabilisé la région en élargissant ces accords à de nouveaux pays. Ce message s’adresse à Netanyahou, à qui il pourrait dire : je n’ai pu obtenir mieux sur le nucléaire, mais nous avons une région plus stable. Cette stratégie est vouée à l’échec, car ni l’Arabie saoudite ni le Qatar ne vont franchir ce pas. Ces deux pays ne peuvent admettre une telle injonction et refuseront la logique d’Abraham sans avoir réglé la question palestinienne. »

Les alliés du Golfe sous pression

Depuis le 28 février, les alliés de Washington dans la région du Golfe sont sous le feu des missiles iraniens. Ils sont affaiblis et beaucoup ont le sentiment de ne pas avoir été soutenus à la hauteur de leurs espérances. Menés par l’Arabie saoudite, ils exigent en outre une solution conduisant à la création d’un État palestinien. Pour eux, comme pour toute la région, l’attaque terroriste du 7 octobre et l’anéantissement de Gaza ont changé la donne.

« L’Arabie saoudite, le Qatar sont sur une ligne très critique à l’égard de leurs attentes en matière de sécurité, reprend Jean-Paul Chagnollaud. D’abord, ils ont été embarqués dans une guerre dont ils ne voulaient pas. Jusqu’au 28 février, ils ont bataillé auprès de Trump pour qu’il n’enclenche pas les hostilités. Aujourd’hui, ils en pâtissent sur le plan économique. C’est tout l’équilibre du Golfe qui est remis en question. »

En voulant tordre le bras à ses alliés du Golfe, Trump montre qu’il est en complet décalage par rapport aux nouvelles réalités régionales. Il reste persuadé que sa diplomatie transactionnelle, fondée sur des rapports de force financiers et militaires, est toujours la bonne.

Or la dynamique de la guerre a fait bouger les lignes : le Qatar a été bombardé par Israël, l’Iran bloque le détroit d’Ormuz et ses missiles ont aussi touché l’Arabie saoudite, les frappes de Jérusalem sur le Liban choquent les pays de la région. Il n’empêche, Riyad et Téhéran avaient renoué des liens dès 2023. Sans rompre avec Washington, l’Arabie saoudite manifeste sa volonté d’autonomie ; il n’est pas impossible d’imaginer que Riyad cherche un équilibre stratégique avec les Iraniens qui dépasserait l’ancienne compétition entre le monde sunnite et chiite. Enjeu pour Riyad : gérer une cohabitation avec une puissance régionale de 80 millions d’habitants. Enjeu pour Téhéran : le maintien au pouvoir de la République des mollahs.

Trump s’était présenté comme le grand magicien devant remodeler le Proche-Orient. Il ne sait pas comment terminer sa guerre et il en perd la raison : voici quelques jours, il a humilié le prince saoudien Mohammed ben Salmane en disant qu’il lui « léchait le cul » et qu’il pouvait faire ce qu’il voulait.

Son administration ne semble pas davantage avoir saisi l’ampleur des bouleversements en cours. Pour un pays comme l’Arabie saoudite, la menace, jusqu’à présent, pouvait venir de l’Iran comme d’Israël. Désormais, ce n’est plus exactement le cas : une partie des pays du Golfe ont amorcé des rapprochements pour contrebalancer une possible hégémonie régionale israélienne qui leur fait peur. L’Arabie saoudite a accepté la médiation du Pakistan pour trouver une issue honorable à la guerre américaine. Le travail diplomatique conduit par Islamabad a reçu l’appui de pays aussi disparates que l’Égypte, la Turquie et l’Arabie saoudite.

Les garanties de sécurité proposées par les États-Unis ont montré leurs limites. Autant de facteurs qui pourraient conduire les pays de la région à réfléchir à une architecture de sécurité régionale différente. Premiers travaux pratiques : assurer la liberté de navigation dans le golfe Persique.

(*) Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités.

Pierre Benoit