Iran : Trump perd la main

par Pierre Benoit |  publié le 09/04/2026

La guerre devait mettre les États-Unis en position de force dans la future négociation. Après quarante jours de bombardements, c’est Téhéran qui mène les discussions.

Célébrations marquant le cessez-le-feu de deux semaines entre les États-Unis et l'Iran, place Tahrir, à Bagdad, le 8 avril 2026. (Photo by AHMAD AL-RUBAYE / AFP)

Quatre-vingt-dix minutes avant la fin de l’ultimatum, Trump a abattu son jeu. Il n’y aura pas d’escalade mais un cessez-le-feu de deux semaines, à condition que Téhéran ouvre le détroit d’Ormuz. Après avoir menacé l’Iran de destruction totale, il temporise. La séquence restera comme un moment d’anthologie dans l’histoire du second mandat de Donald Trump, mais aussi dans la connaissance du profil psychologique du patron de la première puissance mondiale.

Un ultimatum suivi d’un revirement

On gardera de Trump cette impression : il a été dépassé par sa propre rhétorique, il s’est laissé emporter par le flot de ses menaces. À quelques heures de la fin de son ultimatum, il tempêtait encore : « une civilisation va mourir ce soir pour ne plus jamais renaître ». Il assumait de voir disparaître l’Iran, sans même se rappeler qu’il reprenait les anathèmes de l’ancien président iranien Ahmadinejad, annonçant en son temps qu’il voulait « rayer Israël de la carte ». Puis, en quelques secondes, le voilà prêt à négocier.

Comme à son habitude, le patron de la Maison-Blanche égrène une série de bobards. Trump annonce qu’il a atteint ses buts de guerre. Sur ce point, il est facile de le contredire tant il est resté flou sur ses objectifs, changeant maintes fois de registre : destruction des capacités nucléaires, des missiles balistiques, du régime des mollahs lui-même.

Un accord nucléaire déjà envisagé

Le site d’information Axios apporte d’autres précisions sur les toutes dernières heures précédant l’ultimatum. Depuis plusieurs jours, les émissaires pakistanais, turcs, égyptiens s’activaient pour éviter le pire. Même la Chine était en contact avec Téhéran. En début de semaine, le vrai déclic est venu de Mojtaba Khamenei, le successeur du Guide suprême, qui a donné son accord à la proposition de négociation en dix points que lui a présentée le ministre iranien des Affaires étrangères.

Pour l’instant, ce n’est pas un accord mais un simple canevas qui sera négocié au Pakistan. « Aujourd’hui, Trump considère que les nouvelles propositions iraniennes sont une bonne base de travail, souligne le politiste Bernard Hourcade. Cela veut dire que Téhéran mène la négociation, les Iraniens vont chercher à imposer des décisions qui ne sont plus celles de Trump au départ. Autrement dit, les États-Unis sont dans une situation plus mauvaise qu’auparavant, avec des Iraniens qui ont des exigences plus importantes qu’au moment des discussions de Genève, en particulier sur le détroit d’Ormuz ».

Le document transmis aux diplomates américains par le Premier ministre pakistanais parle explicitement de levée des sanctions contre Téhéran, de compensation et de règles pour l’enrichissement d’uranium.

C’est ce dernier point qui retient l’attention : « tout cela avait été acté voici plus de six semaines, reprend Bernard Hourcade. La guerre a interrompu ce projet. Sur le nucléaire en particulier, les Iraniens avaient donné leur accord pour cesser d’enrichir de l’uranium pendant trois à cinq ans. Autrement dit, ils avaient accepté un contrôle de l’enrichissement de l’uranium à des fins civiles dans le cadre du traité de non-prolifération nucléaire, avec des inspections de l’AIEA. L’Iran pouvait devenir un pays comme le Japon, le Brésil ou d’autres qui ont des industries nucléaires mais ne fabriquent pas de bombe ».

L’offensive américano-israélienne du 28 février se présente, sous cet angle-là, comme un immense gâchis. En 2015, Barack Obama était parvenu à arracher un accord qui présentait les mêmes contours pour canaliser les recherches nucléaires iraniennes. Cet accord avait été déchiré par Trump au début de son premier mandat.

Dix ans plus tard, Trump s’apprête à voir réapparaître le même schéma d’accord dans les discussions qui vont s’ouvrir au Pakistan. Gageons qu’il ne sera guère meilleur que le premier. Cette perspective interroge déjà l’opposition démocrate. « Je crains que le régime iranien se soit renforcé, qu’il ait pris le dessus », souligne le sénateur démocrate de New York Daniel Goldman, qui ajoute : « Nous n’avons plus la main ».

Le Liban, angle mort des négociations

À peine annoncé par Trump, le cessez-le-feu en Iran a provoqué des remous à Jérusalem, Netanyahou faisant savoir d’entrée de jeu que cette affaire ne concernait pas le Liban. Il s’agit là d’un véritable angle mort qui pourrait réduire à néant la perspective d’une fin rapide de la guerre. Quelques heures après la déclaration de Trump, la chasse israélienne bombardait massivement le Liban faisant 254 victimes en quelques instants.

Pour Téhéran, la perspective d’une trêve devant enclencher un accord concerne l’ensemble de la crise provoquée par l’offensive américano-israélienne : l’Iran n’est pas le seul concerné, le Liban comme tous les pays arabes du Golfe ciblés jusque-là par les missiles de Téhéran le sont aussi. Pour les dirigeants iraniens, tous ces volets doivent se régler dans une même approche, faute de quoi la région ne parviendra à retrouver la moindre stabilité. On peut parier sans risque que la plupart des pays concernés appuieront cette position iranienne.

La France, qui n’est jamais inactive lorsqu’il s’agit du Liban, tente d’agir. Le président iranien Massoud Pezeshkian, qui a échangé avec Macron, considère qu’un cessez-le-feu au Liban est une des conditions essentielles posées par l’Iran pour ramener la paix. Il n’est pas certain que sa voix porte jusque dans l’entourage de Netanyahou.

À plus long terme, la réouverture du détroit d’Ormuz devra être garantie dans le cadre d’un accord de sécurité régionale impliquant les pays voisins de l’Iran. Le parrainage d’un tel accord par des pays comme la France ou d’autres Européens pourra alors être envisagé après le fiasco de l’administration Trump.


Pierre Benoit