Islande : le coup de froid européen
Les Islandais viennent de refuser la reprise des négociations avec l’UE ; un résultat salué par l’extrême droite européenne. Ce rejet exprimé par un pays bénéficiant déjà de nombreux avantages communautaires est aussi le symptôme d’une UE en panne stratégique.
Malgré sa taille géographique respectable, l’Islande est un pays presque vide – moins de 4 habitants au km² -, dont la capitale, Reykjavik, concentre les deux tiers des quelque 400 000 habitants. Le pays est relativement prospère, avec l’un des PIB par habitant les plus élevés de la planète et un indice de développement humain parmi les tout premiers au monde, grâce notamment à un remarquable système de santé. L’Islande est enfin considérée comme l’un des pays les plus sûrs au monde.
Ce référendum a déjà une histoire. Elle remonte à la crise financière de 2008 et au krach retentissant des trois principales banques du pays. La crise est alors telle que, malgré l’intervention du FMI, l’Islande croit pouvoir trouver son salut dans l’Union européenne, synonyme de protection. Elle dépose donc sa candidature en 2009 et l’Union accepte d’ouvrir des négociations en 2010.
Mais avec l’aide du FMI, des mesures drastiques – nationalisation des banques, forte dévaluation de la couronne islandaise et rigueur budgétaire – permettent de surmonter la crise. Dès 2015, la candidature est abandonnée, les grands équilibres nationaux ayant été rétablis : budget en équilibre, voire en excédent, dette inférieure à 30 % du PIB, plein-emploi et inflation maîtrisée.
Puis survient Donald Trump et sa volonté affichée de s’emparer du Groenland. Le traumatisme est profond au Danemark comme au Groenland, où les foucades du président américain suscitent de réelles inquiétudes. Et celles-ci concernent aussi l’Islande, indépendante depuis 1944 après avoir longtemps vécu sous domination danoise.
La solution géopolitique envisagée consiste alors à relancer les négociations entre l’Islande et l’Union, cette dernière étant perçue comme un possible parapluie protecteur dans la région, pour l’Islande comme pour le Groenland. Cette stratégie n’a manifestement pas convaincu les Islandais, ni peut-être même leur gouvernement, tant celui-ci a paru peu empressé de plaider en faveur d’une issue positive au scrutin.
Un statu quo avantageux
Les Islandais sont en effet loin de rejeter l’UE, du moins les avantages qu’elle leur procure déjà, un peu à la manière de la Suisse ou de la Norvège. L’Islande n’est pas seulement membre de l’Otan et du Conseil nordique, organisation réunissant les pays de la région : elle fait aussi partie de l’Espace économique européen (EEE) et de l’espace Schengen.
Autant dire qu’elle profite déjà de nombreux avantages européens, en matière de libre circulation comme d’immigration, mais aussi sur le plan économique grâce à son appartenance à l’EEE, qui lui ouvre largement le grand marché européen. En outre, un accord commercial spécifique avec le Danemark facilite encore cet accès.
Le pays est par ailleurs riche, même si sa faible population en fait un nain économique. Comme la Norvège, l’Islande est autosuffisante sur le plan énergétique, à cette différence capitale près que son énergie provient à plus de 99 % de ressources renouvelables, hydrauliques et géothermiques. Cette abondance lui a permis de développer une nouvelle stratégie : attirer sur son sol des industries très consommatrices d’électricité, notamment pour la production d’aluminium. L’un des rares exemples européens de réindustrialisation réussie !
Depuis quelques décennies, le tourisme s’est également développé de manière spectaculaire, à peine freiné par la crise de 2008 puis par la pandémie de Covid. L’île accueille désormais chaque année beaucoup plus de touristes qu’elle ne compte d’habitants. En 2025, ils ont ainsi été plus de 2 millions, soit plus de cinq fois la population du pays.
La pêche, enfin, constitue près de 60 % des ressources exportatrices du pays et représente une très appréciable source de revenus et de devises. On comprend dès lors que l’Islande rechigne à partager ses quotas de pêche, ce qui deviendrait inévitable si elle rejoignait l’Union.
L’UE n’attire plus les pays riches
Que peuvent donc attendre les Islandais d’une adhésion à l’Union européenne, au-delà de ce dont ils disposent déjà ? Peu de choses sans doute, sinon sur le plan symbolique. En revanche, ils peuvent craindre une perte de souveraineté, notamment en matière de politique agricole et surtout de pêche, qui touche non seulement à leurs revenus et à leurs emplois, mais aussi à une dimension profonde de la culture du pays. On peut regretter ce pragmatisme islandais, apparemment peu soucieux de solidarité européenne.
Mais on ne séduit pas un tel pays sans arguments solides. L’UE, empêtrée dans ses petits calculs et incapable de déployer de grands projets stratégiques, n’a manifestement pas su les trouver. Pour les dirigeants européens, l’équation semblait se résumer à l’arrivée d’un pays riche comme l’Islande, susceptible de compenser celle d’un pays plus pauvre comme le Monténégro. Une forme de grignotage géographique laborieux, bien éloignée des grandes ambitions stratégiques que pourraient porter la défense ou la réindustrialisation. Pas vraiment de quoi inciter les Islandais à changer de cap !



