Israël : les images de la honte

par Pierre Benoit |  publié le 24/05/2026

Le traitement indigne infligé par le ministre Ben Gvir aux militants de la flottille pour la Palestine symbolise le sort réservé à la Cisjordanie par le gouvernement Netanyahou.

Cette capture d'écran, extraite d'une vidéo diffusée le 20 mai 2026 sur le compte X du ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, montre des dizaines de militants détenus, membres de la flottille à destination de Gaza, agenouillés, les mains liées dans le dos, dans un centre de détention israélien.

Mains entravées par des fils de plastique, corps agenouillés, visages au sol : la mise en scène de l’humiliation des prisonniers de la dernière flottille internationale en faveur des Palestiniens de Gaza a provoqué un haut-le-cœur général. Devant ce tour du monde de la honte, Netanyahou s’en est pris à son ministre de la Sécurité nationale : « la manière dont le ministre Ben Gvir a traité les militants de la flottille n’est pas conforme aux valeurs d’Israël ».

Cette condamnation est une première de la part du Premier ministre israélien. Mais quelle hypocrisie ! Ce n’est pas la première fois que l’ancien partisan du rabbin Meir Kahane, aujourd’hui dirigeant d’une formation suprémaciste, se livre à de telles provocations. On se souvient de la bouteille de champagne exhibée le 30 mars lorsque la Knesset avait adopté la loi punissant de la peine de mort les Palestiniens accusés de meurtre. Proposée par son parti, cette disposition, qui établit de surcroît une différence entre les territoires occupés et le reste du pays, a été qualifiée de loi d’apartheid par l’opposition.

Ben Gvir, une ligne sécuritaire assumée

Nommé ministre de la Sécurité nationale fin 2022, Ben Gvir a fait des prisons israéliennes son théâtre politique personnel. Il s’est montré plusieurs fois sur des vidéos avec des détenus palestiniens, filmés sous la menace dans leurs cellules, allongés face contre terre.

Ayant la haute main sur le système carcéral, Ben Gvir est régulièrement accusé par les ONG israéliennes de mauvais traitements à l’encontre des détenus palestiniens. On parle ici de violences systémiques, de sévices sexuels, de restrictions alimentaires. Un chiffre encore établi par les militants israéliens pour les droits de l’homme : ils ont dénombré presque une centaine de morts parmi les prisonniers palestiniens depuis l’automne 2023.

Après la guerre de Gaza, plusieurs camps de réfugiés palestiniens de Cisjordanie ont été vidés de leur population. Attaqués par des commandos de colons israéliens, certains villages sont souvent bouclés par l’armée. Selon un protocole imposé par Ben Gvir, les habitants sont alors regroupés, menottés, les yeux bandés, puis interrogés. Le nombre des détentions dites « administratives » a explosé, pour dépasser les 3 000 depuis que le ministre d’extrême droite est aux affaires.

L’Europe face à ses contradictions

Voilà pourquoi les prises de distance de Netanyahou ou de son ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, lançant à l’adresse de Ben Gvir « vous n’êtes pas le visage d’Israël », ne font pas illusion. L’équipe au pouvoir à Jérusalem fait le service minimum alors qu’en réalité, on assiste à une dégradation rapide de l’état de droit dans le pays.

La campagne électorale en vue des élections législatives d’octobre prochain démarre dans un climat de tension qui favorise l’extrême droite. Les premiers sondages montrent en effet que la coalition au pouvoir pourrait se maintenir, voire améliorer son assise, la formation d’Itamar Ben Gvir gagnant au passage quelques sièges supplémentaires.

En écho à l’arrestation des activistes européens et à la mise en scène humiliante conduite par Ben Gvir, la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, le Portugal et le Canada ont décidé de convoquer l’ambassadeur israélien en poste dans leur capitale respective. Piètre réaction, alors que les traitements indignes infligés aux détenus palestiniens, longuement documentés par les ONG israéliennes et Amnesty International, n’ont jamais suscité beaucoup d’émoi.

Cette décision européenne devant la dérive de l’état de droit en Israël interroge. Elle s’était déjà manifestée au pire moment des bombardements sur Gaza, lorsque la riposte d’Israël au Hamas violait manifestement toutes les conventions de la guerre.

En juin 2025, la Grande-Bretagne, accompagnée de la Norvège, de l’Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande, avait sanctionné les deux figures de l’extrême droite, Ben Gvir et Smotrich, en bloquant leurs avoirs. L’UE est aussi parvenue à un accord pour frapper quatre organisations de colons accusées d’exercer des violences contre les Palestiniens de Cisjordanie. Pour ne pas être en reste, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot annonce que Ben Gvir est désormais « persona non grata » sur le territoire français.

En revanche, l’UE n’est jamais parvenue à suspendre l’accord d’association qui lie Israël à l’Europe depuis l’an 2000. Jusqu’ici, le veto hongrois pouvait servir de prétexte pour ne rien faire. Ce n’est plus le cas depuis le départ de Viktor Orbán.

La France, qui s’est mobilisée en septembre dernier pour reconnaître l’État de Palestine, devrait rester cohérente avec elle-même et lancer une alerte solennelle devant l’effacement des Palestiniens. Pour être crédible lorsqu’elle défend ses valeurs, l’Europe devrait, elle aussi, afficher une ligne rouge en toute clarté. Faute de quoi, le « deux poids, deux mesures » qui apparaît au grand jour depuis quatre ans déjà entre le traitement de l’Ukraine et la crise du Proche-Orient laissera des traces pour plusieurs générations.

Au final, l’arrestation des militants de la flottille pour Gaza aura eu un mérite : montrer que ces images mondialement diffusées sont aussi la réalité quotidienne pour les Palestiniens de Cisjordanie.

Pierre Benoit