Bardella-Le Pen : le couple se lézarde
Officiellement, c’est un tandem harmonieux, réuni sur la même ligne politique. Mais derrière les sourires de façade, sur les retraites, l’énergie ou la tactique politique, beaucoup les sépare. Des divergences qui pèseront sur la présidentielle.
« Je crois qu’on a la même vision économique », a encore assuré ce vendredi matin la présidente du groupe des députés RN au sujet de son « plan B », Jordan Bardella. Pas une émission où l’un et l’autre ne se sentent obligés de réaffirmer leur parfaite entente. Et pour cause : ils ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde. Ce qui conduit la fille de Jean-Marie Le Pen à préciser également, ce 22 mai : « Si je ne suis pas candidate, je ferai la campagne de Jordan Bardella. » Comprendre : pas seulement pour l’aider mais, en gardienne de la flamme, pour le corriger.
Retraites et énergie, lignes de fracture
Voilà des mois que plane une suspicion : le jeune premier du RN serait en réalité proche d’une droite bon teint, en désaccord avec la ligne social-étatiste de la députée. Il évoque volontiers son « ethos de droite », fait mille risettes aux patrons, entretient le flou sur la réforme des retraites, refuse de taxer les superprofits de Total et, dans un premier temps, n’était pas enthousiaste à l’idée d’ôter le drapeau européen du fronton des mairies emportées par le RN aux dernières municipales.
Certes, on peut imaginer qu’il y ait une répartition des rôles, « good cop, bad cop » : à l’une l’électorat populaire à qui on promet la lune, à l’autre le sérieux libéral, plus séduisant pour la sphère économique. Mais il apparaît que le clivage est bien réel et traverse l’appareil du parti.
Dernier exemple en date : une tribune que Marine Le Pen voulait faire paraître à la suite du fameux dîner avec les patrons. Il s’agissait de répliquer aux mots désagréables tenus à son égard par Catherine Mac Gregor, présidente d’Engie, qui avait qualifié « d’irresponsable » la politique énergétique du RN.
Une première mouture du texte fut rédigée par le conseiller spécial de Bardella, François Durvye, qui cherchait à calmer le jeu. Passée entre les mains de l’équipe de la « patronne », notamment le fidèle mariniste Jean-Philippe Tanguy, les corrections allèrent dans l’autre sens, comme demandé initialement. À force de navettes, la tribune s’est ensablée. Elle ne serait désormais plus d’actualité… On s’efforce de ne pas rire.
Autre exemple : les retraites. Marine Le Pen tient mordicus à sa vision généreuse du problème, qui permettrait de conserver la retraite à 62 ans, voire 60. Financement inconnu… Jordan Bardella, lui, se tortille à chaque interview sur le sujet, car il est persuadé que cette position n’est pas tenable. Il pense même que l’on doit intégrer dans le calcul du déficit des retraites les pensions des fonctionnaires. Si cela ne tenait qu’à lui, il aurait gardé l’âge pivot à 64 ans de la réforme Borne.
D’où le pataquès suscité par ses propos récents dans le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. Interrogé sur ce sujet brûlant, il commence par dire que le déficit des caisses de retraite est « colossal » et qu’il est largement dû au faible nombre de jeunes et de seniors qui sont au travail. Relancé sur la nécessité de fixer un âge de départ plus élevé, Bardella répond : « Nous examinons actuellement cette question. » Que n’avait-il dit ! Ses troupes durent expliquer qu’on l’avait mal compris…
Deux stratégies pour 2027
La réalité est que Le Pen et Bardella n’ont pas la même stratégie. La première pense toujours que le RN ne peut se passer de l’électorat populaire pour gagner en 2027. Le second estime qu’on ne peut pas l’emporter sans avoir fait le plein à droite. Bardella tend la main aux partis de droite classique, tandis que Le Pen continue à proclamer : « Je ne suis ni de droite ni de gauche, je suis de France. Je dis à la droite qu’on ne peut pas faire fi de la protection sociale de notre peuple. Nous gouvernerons avec la seule boussole de l’intérêt général. »
Ce « nous » de la présidente des députés n’est pas utilisé par hasard. Si elle doit renoncer le 7 juillet à être candidate, Marine Le Pen ne s’effacera pas. Déjà, elle a choisi de faire campagne contre Édouard Philippe, son meilleur ennemi, pense-t-elle, car cela permet d’établir le clivage peuple contre élites. Tandis que Bardella préférerait un match plus facile, contre Jean-Luc Mélenchon, où dominerait la très classique opposition gauche-droite.
Marine Le Pen, on l’aura deviné, ne renoncera pas à son positionnement, quel que soit son sort judiciaire. Cela promet une drôle de campagne, qui tirera à hue et à dia. Reste, pour les démocrates, à espérer que cet attelage zigzaguant sera davantage freiné dans son élan qu’il ne ratissera large.



