Jean-Luc Mélenchon : le poids des mots
En politique, l’antisémitisme s’exprime rarement frontalement : il suggère, il détourne, il insinue. Certains mots, certaines références suffisent à réveiller des stéréotypes anciens. Les prises de parole de Jean-Luc Mélenchon illustrent précisément ce mécanisme.
Jean-Luc Mélenchon est un grand malin doté d’un grand talent. Il connaît bien l’Histoire et le code pénal. Il pratique un antisémitisme d’arrière-pensée. Il ne prononce jamais le mot « Juif ». C’est trop risqué, mais son public comprend bien ce qu’il veut dire. Il suffit de suggérer. Il fait appel au vieux fond de l’antisémitisme, même médiéval, qui sommeille dans le fond des mémoires. Il pense que le réveiller est utile pour toucher l’électorat qu’il vise. Récemment, dans deux meetings, il s’en est pris aux noms propres, celui de Jeffrey Epstein et celui de Raphaël Glucksmann, sous les rires du public.
Mais un responsable politique n’est pas un humoriste. Jouer avec les noms est un grand classique de l’antisémitisme sur le modèle « Durafour crématoire » de Jean-Marie Le Pen qui, lui aussi, avait fait rire ce jour-là. Par conséquent, puisque ces deux noms ne sonnent pas gaulois, ils sont louches et intriguent. D’ailleurs Léon Blum a été appelé Karfunkelstein et son prénom était Moïse et non Léon ! On soutenait que Pierre Mendès-France se nommait en réalité Cerf-Mendès, c’est-à-dire en allemand Hirsch-Mendès, prénom très utilisé dans les communautés juives d’Europe de l’Est et d’Alsace. Ces deux présidents du Conseil ont supporté ces mensonges. Et cela recommence.
Références historiques et stéréotypes anciens
Ce n’est pas la première fois que Jean-Luc Mélenchon réveille ainsi les mauvais instincts de l’Histoire. En 2013, il déclare au sujet de Pierre Moscovici, ministre des Finances, citoyen français d’origine juive roumaine : « Il ne pense pas français. Il pense finance internationale ». Déjà en 1956, le député Jean-Marie Le Pen interpellait Mendès-France : « Vous n’avez pas le sens de l’intérêt national, vous avez une haine physique de la France ». Le Juif, l’argent, la banque, le cosmopolitisme, c’est une vieille rengaine qui peut encore marcher. Et pourquoi se priver en rappelant que le Christ a été crucifié par ses compatriotes, comme il l’a dit. C’est faire remonter à la surface le crime de peuple déicide dont les Juifs ont été accusés pendant des siècles par les chrétiens avant que le concile Vatican II (1962-1965) mette fin à cette vieille histoire.
Polémiques récentes et héritage politique
Même la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a offert au leader des Insoumis une occasion d’utiliser un autre pilier de l’antisémitisme : le Juif errant. Elle était à Tel-Aviv à la tête d’une délégation de son assemblée. Elle « campait », a déclaré le chef des Insoumis.
Comme l’a écrit Édouard Drumont, journaliste antisémite de la fin du 19ème siècle, dans son livre La dernière bataille paru en 1890 : « La race juive est une race de nomades et de bédouins. Quand elle a installé quelque part son campement, elle détruit tout autour d’elle ». Ou encore l’écrivain antisémite Maurice Bedel (prix Goncourt 1927) : « Léon Blum est le président du Conseil venu d’une race errante camper en Île-de-France ». Enfin le journal Aspects de la France, monarchiste, écrivant le 2 juillet 1954 à propos de Pierre Mendès-France qui vient d’être investi président du Conseil : « Il est de tous les Mendès celui qui campe présentement entre Atlantique et Pyrénées ». Les mots. Toujours les mots.
Un point d’orgue aura été l’attaque du Hamas et de civils palestiniens le 7 octobre 2023. Jean-Luc Mélenchon a refusé de la qualifier de pogrom, malgré l’évidence, pas plus que d’acte terroriste. Il permettait ainsi à ses acolytes de populariser le slogan « De la rivière à la mer », c’est-à-dire sans un État pour les Juifs sur la terre de Palestine.
On peut ne pas avoir été antisémite dans le passé mais le devenir. C’est un mal que l’on peut donc attraper. Charge aux hommes et femmes de gauche de garder la mémoire de l’Histoire et de rester des fidèles dreyfusards.



