Jérôme Guedj : la gauche sans soumission
Dans son ouvrage paru cet été, destiné à affirmer sa candidature à la primaire social-démocrate, Jérôme Guedj procède en deux temps distincts. Avec authenticité et conviction, il s’affirme comme l’autre candidat qui ne fraiera plus avec LFI.
Il faut bien une soixantaine de pages sur 200 pour que le député de la 6e circonscription de l’Essonne revienne d’abord sur son parcours et solde ses comptes avec les dérives de son ancien mentor, Jean-Luc Mélenchon. Non sans émotion, dans une justification qui confine parfois à la thérapie, Jérôme Guedj tue celui qui fut pour lui un père avant qu’il ne s’égare en eaux troubles. Du courant de la Gauche socialiste à l’expérience des frondeurs, le candidat à la primaire justifie tout ou presque de ses engagements politiques et militants pour raconter l’épreuve intime traversée ces deux dernières années.
Avec habileté, mais une sincérité manifeste, il dénonce la trajectoire d’un tribun de la République universelle devenu, par calcul, le chantre de l’identité communautaire. Même lorsque Jérôme Guedj fend l’armure, l’ombre du deus ex machina n’est jamais loin et l’on devine la tragédie personnelle de cet arrachement, semblable à celle vécue par d’autres anciens camarades déchus, puis livrés à la vindicte de la meute, à l’instar d’Alexis Corbière, Raquel Garrido et de quelques autres.
Jérôme Guedj est désormais vacciné contre ce venin qui ne dit pas son nom. Pas seulement pour lui-même : son universalisme n’est pas feint lorsqu’il se réclame du même combat pour la fraternité humaine, qu’il s’agisse de défendre les mineurs de Carmaux ou l’innocence du jeune capitaine Dreyfus, fidèle en cela à Jean Jaurès.
Un parcours honorable de gauche
Il y a quelque chose de naïf, mais aussi de touchant, à découvrir, ligne après ligne, la justification d’une radicalité sociale toujours revendiquée face au dévoiement périlleux et antisémite de Mélenchon, rappelant presque, toutes proportions gardées, les combats de l’opposition de gauche au stalinisme. Certes, Mélenchon a renoué avec de vieux réflexes staliniens. La bascule a été aussi radicale que soudaine, pour de vils motifs électoraux que Jérôme Guedj rappelle en connaissance de cause, sans que cela soit pour autant l’objet du livre.
Mélenchon n’a pas seulement usé, par calcul, des codes de l’antisémitisme à l’occasion du pogrom du 7 octobre 2023. Il a aussi réactivé la grille de lecture de l’ancien monde, celui d’avant la chute du mur de Berlin. De la défense du bourreau de Damas, Bachar el-Assad, à celle de Xi Jinping contre les Ouïghours, du refus de défendre Kyiv face à l’impérialisme russe à la justification des dictatures de Caracas et d’ailleurs, Mélenchon, au-delà de sa rupture avec le socialisme et la gauche, n’est jamais sorti des limbes du XXe siècle.
Une fois la meurtrissure pansée, le député francilien articule son programme autour d’une République du soin. Ancien inspecteur général des affaires sociales, il plaide pour rétablir un lien qui s’est défait, notamment autour des questions de santé publique et du vieillissement, sujet auquel il avait déjà consacré un ouvrage en 2013, Plaidoyer pour les vieux : tout est politique.
Une contribution sociale utile
Sa démonstration est efficace, d’autant qu’il est désormais convaincu de la nécessité du compromis, comme il l’explique à de multiples reprises. Mais ce compromis n’exclut jamais la radicalité de propositions ambitieuses, notamment lorsqu’il défend la nécessité d’une Sécurité sociale universelle et refondée, reconquérant les marges que se sont attribuées les mutuelles.
Courageux lorsqu’il propose une refonte générale du système de santé et s’attaque aux prébendes d’une médecine libérale et inégalitaire, il est tout aussi convaincant lorsqu’il démontre l’inefficacité fiscale des niches. Se dessinent aussi en filigrane sa vision d’un État stratège et les prémices d’une réforme de l’État, sans qu’il en précise véritablement les contours. Plus discret sur le volet économique, il n’est pas en reste en matière d’éducation et porte un regard réformateur et lucide sur l’épuisement d’un système à bout de souffle.
Son indéfectible ancrage républicain, renforcé par les coups abjects qu’il a subis, ne tombe pas dans le patriotisme cocardier d’un Philippe Brun, au souverainisme de plus en plus assumé. Sans développer véritablement la question européenne, et tout en assumant la campagne du non au référendum de 2005, l’ancien de la rue Saint-Guillaume possède suffisamment de maturité politique pour accepter, ici aussi, la voie du compromis nécessaire dans un contexte géopolitique assombri.
À deux contre le renoncement
Si cet engagement est aussi celui de Raphaël Glucksmann, député européen au fait des périls et des guerres hybrides en cours, les convictions sociales de Jérôme Guedj font mouche parce qu’il est en mesure d’identifier les mauvais traitements collectifs qui rendent la République inaudible et font le lit des populistes.
Avec Glucksmann, il sera le second candidat de la primaire socialiste à apporter les garanties d’un rejet des populistes issus de la gauche lors des législatives. Dans la perspective du vote à la primaire d’octobre, ce n’est pas un détail pour celui qui avait déjà refusé l’investiture du NFP en 2024, joignant les actes à la parole quand tant d’autres avaient consenti à la soumission au chef de meute.
Jérôme Guedj, La République, c’est nous ! Pour en finir avec l’indignité, Éditions de l’Observatoire, 203 pages.



