Justice : quand la colère tient lieu de réforme

par Boris Enet |  publié le 12/06/2026

À l’image de l’affaire Lyhanna, certains crimes bouleversent une société tout entière et mettent à l’épreuve ses principes les plus fondamentaux. C’est précisément dans ces temps de sidération collective que se mesure la solidité de l’État de droit face aux appels à la vengeance.

Manifestation devant le ministère de la Justice lors d'un rassemblement non autorisé sur la place Vendôme, dénonçant le traitement judiciaire des affaires de violences sexuelles suite à l'affaire Lyhanna, le 8 juin 2026. (Photo Edouard Monfrais-Albertini / Hans Lucas via AFP)

Scènes d’un autre âge sur certains plateaux de télévision, atmosphère de lynchage dans certains rassemblements après la découverte du corps d’une enfant enlevée, probablement violée puis assassinée par un pédophile multirécidiviste. Si chacun d’entre nous est saisi de dégoût devant l’atrocité des faits, la responsabilité commande de condamner ces débordements tout en s’interrogeant sur ce qu’ils révèlent.

La France prétendument « populaire », dans sa caricature la plus fruste et la plus exaltée, ne sait pas toujours se comporter dignement, ne serait-ce que le temps du recueillement. Comme plusieurs de ses voisins européens — pas tous, heureusement — elle connaît ces explosions périodiques de haine où certains en viennent à réclamer la mort administrée comme « solution » au drame.

L’Irlande du Nord a connu, ces derniers jours, des débordements comparables à l’initiative de l’extrême droite britannique, prenant prétexte d’un autre drame pour incendier des habitations occupées par des immigrés et leurs familles. Le bûcher pour les immigrés là-bas, les bois de justice pour les délinquants et criminels ici : voilà ce qu’exprimeraient, nous dit-on, de « braves gens » simplement égarés.

On parle à leur propos, et souvent sans précaution, « d’émotion » ou de « colère », comme si ces sentiments autorisaient à abandonner toute retenue et constituaient en quelque sorte des circonstances atténuantes. Qu’au moins, dans ces colonnes, au nom de la raison, du progrès et d’une gauche humaniste, l’on condamne sans appel cette résurgence de la loi du talion, que l’Europe a l’honneur d’avoir abolie dans l’ensemble de ses États membres ou candidats à l’adhésion. La France ne l’a d’ailleurs supprimée qu’en 1981, bien après plusieurs de ses voisins, tandis que les États-Unis, la Chine, l’Arabie saoudite ou l’Iran continuent d’alimenter les statistiques mondiales de la peine capitale.

L’inculture n’est jamais une excuse

Invoquer le manque d’éducation ne suffit pas. Pas plus pour contextualiser complaisamment la trajectoire collaborationniste de Lucien Lacombe dans le film de Louis Malle que pour justifier les discours et vociférations des partisans de la vengeance sociale. Un salaud reste un salaud.

On ne saurait davantage sous-estimer le poids du patriarcat, de la culture du viol ou de la maltraitance des enfants dans l’histoire des sociétés humaines. La peine prononcée par une justice indépendante poursuit plusieurs objectifs indissociables : reconnaître le préjudice subi par la victime, protéger la société contre la récidive et laisser au condamné une possibilité de réinsertion.

C’est pourquoi elle est graduée et exclut la montée aux extrêmes, dont on sait combien elle fragilise les sociétés en libérant les pulsions de vengeance et les logiques de surenchère. Pourtant, à chaque drame, certains exploitent la colère collective pour promouvoir leurs projets d’État autoritaire et répressif, à coups de « quoi qu’il en coûte » judiciaire, pour reprendre une formule chère à Éric Ciotti.

Or, il est établi que la sévérité des peines ne constitue pas, à elle seule, un facteur de dissuasion efficace. Il est également démontré qu’un taux d’incarcération élevé — c’est le cas de la France — ne garantit ni la tranquillité publique ni la prévention des crimes et délits. L’expérience montre au contraire qu’une société mieux administrée et plus cohésive peut, sinon faire disparaître la criminalité, du moins en limiter significativement l’ampleur et la gravité. Plusieurs pays d’Europe du Nord s’y emploient avec un certain succès.

Réformer, sans doute. Mais quoi et comment ?

On peut et l’on doit réformer les institutions pour les adapter aux réalités du temps présent. Mais on ne le fera jamais efficacement dans l’urgence et sans vision d’ensemble.

Au-delà des responsabilités individuelles, qui doivent naturellement être sanctionnées, c’est une réforme beaucoup plus large de l’organisation territoriale et administrative qui mérite d’être engagée si l’on veut éviter les simples ajustements de façade, coûteux et inefficaces sur le long terme.

Le seul budget de la justice ne saurait servir de paravent. Pas davantage que la qualité de ses personnels. Le problème tient aussi à l’empilement des structures administratives, à leur complexité et aux inerties qu’elles génèrent dans l’ensemble des administrations, régaliennes ou non.

Quant à ceux qui réclament une justice toujours plus rapide, voire expéditive — les peines planchers relevaient déjà de cette logique — ou davantage de prisons partout sur le territoire, sauf à proximité de leur domicile, ils illustrent surtout l’emprise idéologique croissante des extrêmes droites et des droites radicalisées sur le débat public, du RN à Vincent Bolloré en passant par Bruno Retailleau. Les suivre, ou même invoquer les circonstances les plus tragiques pour excuser ou comprendre leur indignation soigneusement entretenue, constitue une faute à la fois morale et politique.

Boris Enet