La canicule, thermomètre de l’inaction publique

par Boris Enet |  publié le 24/06/2026

Vingt-trois ans après la canicule de 2003, la France semble découvrir la chaleur comme une surprise. Pendant que les débats s’éternisent, l’adaptation progresse trop lentement, alors même que des solutions simples sont souvent à portée des collectivités locales.

Un ventilateur rafraîchit des élèves qui révisent pour le brevet pendant une forte vague de chaleur, dans une salle de classe du collège Pierre-de-Ronsard à Poitiers, le 24 juin 2026. (Photo Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP)

La population, quel que soit son âge ou sa condition, souffre des températures actuelles qui ravivent le souvenir douloureux de la canicule de 2003. Il avait fallu, cette année-là, constater a posteriori 15 000 décès prématurés pour que les choses bougent un peu, un tout petit peu.

Près d’un quart de siècle plus tard, de nouveaux drames se nouent pourtant dans l’ajournement des décisions non prises et les prétextes invoqués pour justifier l’inaction climatique. Un legs des générations précédentes et singulièrement des plus proches de nous, qui n’ont accordé que peu de considération à l’environnement et à l’avenir de l’humanité. On suffoque à tous les étages en raison d’activités humaines mal maîtrisées qui alimentent un réchauffement climatique dont on mesure à la fois les conséquences funestes et les difficultés à en inverser durablement le cours.

Les Européens sont certes plus « vertueux » que les régimes autoritaires et climatosceptiques, de la Chine de Xi Jinping à l’Amérique de Trump, en passant par quelques autres climato-irresponsables populistes. Il n’empêche : le compte n’y est pas, surtout en matière d’adaptation.

Bruxelles face aux pressions des lobbies

Les instances dirigeantes de l’Union européenne sont généralement assez allantes lorsqu’il s’agit de préconiser et d’adopter directives et règlements environnementaux censés se traduire dans les politiques des États membres. Elles subissent cependant les pressions contraires d’une partie de l’opinion — souvent dans les milieux agricoles — et des lobbies industriels installés légalement auprès d’elles. Ainsi, les émissions de méthane, gaz dont le pouvoir de réchauffement est environ quatre-vingts fois supérieur à celui du CO₂, sont en principe strictement encadrées depuis 2024. Les lobbies pétroliers font aujourd’hui pression pour les déréglementer au moins partiellement, au nom des conditions de marché créées par le blocage du détroit d’Ormuz. Cela vaut à l’échelon supérieur, mais il n’en va pas différemment à celui de la proximité, pourtant le plus pertinent en matière d’adaptation au changement climatique.

Paris : le faux prétexte du Fonds vert

Le Premier ministre a gelé un certain nombre de crédits afin de ne pas alourdir le déficit public en fin d’année. Le Fonds vert, qui accompagne les collectivités dans leurs projets de transition écologique, a vu son enveloppe réduite de 20 %. Par définition, les priorités accordées au régalien sont discutables et discutées. Mais, effet d’aubaine, les élus de proximité et leurs associations y trouvent l’occasion d’une mise en accusation du gouvernement qui masque mal leurs propres responsabilités. Le tout sur fond d’un pas de deux grotesque entre le RN et LFI à propos de la climatisation. Sans grand intérêt.

Des solutions locales à portée immédiate

L’échelon local, celui de la proximité, est plus facile à actionner, notamment lorsqu’il s’agit de mesures d’urgence destinées à protéger les habitants et à préserver des conditions de vie acceptables. L’école pour commencer, puisque les enfants, les jeunes et leurs enseignants figurent parmi les plus exposés dans les écoles, collèges et lycées. Thomas Cazenave, maire de Bordeaux, explore une piste prometteuse et d’un coût dérisoire. Au nom de la continuité du service public, il préfère abriter les classes dans des lieux plus frais plutôt que fermer les écoles. Cela ne répond pas aux enjeux du temps long, avec l’adaptation des bâtiments scolaires qui fait parfois l’objet de plans pluriannuels, mais la mesure est utile.

Les lieux frais — parmi lesquels quelque 40 000 églises appartenant aux communes — sont à portée de décret. Belle conséquence de la loi de 1905. Que les enfants et leurs enseignants les investissent, tout en découvrant une dimension culturelle souvent méconnue, relève de l’intérêt général en période caniculaire. Ce pourrait être l’occasion, dans la foulée, de faire inscrire la devise de la République sur ces édifices patrimoniaux, comme l’ont déjà fait quelques rares communes. Aux armes du décret, Mesdames et Messieurs les petits, moyens et grands maires ! Plus efficace et plus honorable, en tout cas, que de simples vœux formels — quoique non contradictoires — en faveur du dégel des crédits du Fonds vert.

À la suite de la canicule de 2003, les EHPAD ont été contraints de se doter d’une salle climatisée destinée au rafraîchissement des résidents comme du personnel. Qu’attend-on pour imposer la même exigence, a minima, aux entreprises comme aux administrations ? Qui fera croire qu’une telle mesure est inaccessible financièrement, même pour une PME ? Si l’économie tourne au ralenti, comme le constate avec regret Patrick Martin, président du Medef, c’est en grande partie parce que l’adaptation à ces conditions climatiques prévisibles n’a pas fait l’objet d’une mise à niveau conséquente. La pingrerie comme l’inconséquence politique finissent toujours par coûter très cher.

Boris Enet