La France dans la guerre

par Pierre Benoit |  publié le 05/03/2026

Après avoir déclaré que la France « n’est pas impliquée », Emmanuel Macron a dû changer de position. Il lui faut respecter les engagements pris avec nos alliés du Golfe et prévenir la fermeture du détroit d’Ormuz, essentiel à l’économie mondiale.

Allocution télévisée d'Emmanuel Macron qui évoque les récents développements du conflit, détaille la position de la France et annonce des mesures militaires et diplomatiques en réponse à l'escalade régionale. (Photo Frédéric Pétry/Hans Lucas via AFP)

Parfois les images de la guerre ressemblent à un jeu vidéo. Ce qui s’est passé au large du Sri Lanka, dans les eaux internationales, n’avait pourtant rien de virtuel. La frégate iranienne Dena a été coulée par une torpille lancée par un sous-marin américain. Bilan : 87 morts, 61 portés disparus. En présentant l’opération, le secrétaire américain à la guerre Pete Hegseth n’a pu s’empêcher de souligner qu’il s’agissait là d’une première depuis 1945.

Au sixième jour de l’offensive contre l’Iran, la dynamique de la guerre s’enfonce, s’élargit, s’accélère. Peut-être dévié de sa route, un missile iranien a été abattu au-dessus de la Turquie par une batterie sol-air de l’Otan. Le détroit d’Ormuz est fermé à la circulation maritime. Frappée par des drones iraniens, la zone pétrolière de Fujairah, aux Émirats arabes unis, a été ravagée par un immense brasier. Tous les pays pétroliers situés à proximité de l’Iran sont touchés par les frappes iraniennes. Ils sont très vulnérables aux drones kamikazes de Téhéran. Aucun de ces pays – hormis le Koweït – n’avait connu la guerre sur son sol.

Les engagements militaires de la France dans le Golfe

Dans son allocation de mardi, Emmanuel Macron les avait nommés un à un : Qatar, Koweït, Émirats arabes unis, pour rappeler les accords de défense que la France a signés avec eux. Paris a dépêché en urgence des systèmes de défense antiaériens, des radars pour renforcer leur sécurité. Cette forme de « réassurance » était indispensable car ces pays découvrent avec cette guerre quelque chose qu’ils voulaient éviter.

« J’ai du mal à comprendre la stratégie des Iraniens, note le politiste Jean-Paul Chagnollaud (*). Qu’ils aient bombardé les bases américaines dans le Golfe paraît logique. Mais envoyer des drones ou des missiles sur des pays qui ont tout fait pour essayer de garder des relations à peu près convenables avec Téhéran est difficile à admettre. Sauf à vouloir régionaliser le conflit ».

La guerre des drones ne va pas cesser du jour au lendemain. Les experts considèrent en effet que les stocks iraniens se chiffrent en milliers. Téhéran a longtemps fourni des drones à son allié russe pour frapper l’Ukraine, avant que Moscou ne les fabrique à son tour dans ses usines. C’est pourquoi l’engagement de Paris à une aide « strictement défensive » est urgent et précieux, surtout si le conflit s’inscrit dans la durée.

Le détroit d’Ormuz au cœur des enjeux stratégiques

Membre permanent du Conseil de sécurité, la France doit tenir son rang. Elle vient d’en faire la démonstration d’une façon éclatante en proposant d’ouvrir son parapluie nucléaire à ses partenaires européens. Dans la guerre qui embrase le Moyen-Orient aujourd’hui, Macron a aussi ouvert un chapitre délicat, celui des conséquences géoéconomiques du conflit. À savoir la question de la sécurité des voies maritimes en Méditerranée orientale et en mer Rouge.

Le président a placé l’arrivée du porte-avions Charles-de-Gaulle d’ici une dizaine de jours au large de l’embouchure du canal de Suez dans cette perspective. Face au blocage iranien du détroit d’Ormuz, il imagine bâtir une coalition avec des pays volontaires pour sécuriser cette « voie maritime essentielle à l’économie mondiale ».

Il sera sans doute difficile de limiter ce projet à une simple posture défensive classique. « Aux premières heures du conflit, reprend Jean-Paul Chagnollaud, Macron a eu des mots très justes : la France n’a pas été prévenue, la France n’est pas impliquée. Ensuite Paris a dit ce qu’il faisait en assumant ses obligations envers ses alliés. Débloquer le détroit d’Ormuz est à la fois nécessaire et dangereux. Si on s’engage dans une opération comme celle-là, il faudra nécessairement le faire en collaboration avec les Américains. On risque alors d’être embarqué dans le conflit. Je pense que la France doit garder une posture qui ne doit pas la conduire dans une guerre qui n’est pas la sienne. C’est d’autant plus important qu’il s’agit d’une guerre illégale du point de vue du droit international ».

La dynamique des combats montre à l’évidence que Téhéran cherche à entraîner les monarchies du Golfe dans le conflit lancé par les États-Unis et Israël. Au-delà de cette première régionalisation, Jérusalem vient d’en créer une seconde en ripostant aux tirs du Hezbollah par l’invasion du sud du Liban. Le troisième niveau d’élargissement est bien sûr les perturbations du commerce international du gaz et du pétrole dès lors que les tankers ne peuvent plus circuler normalement.

Si une coalition doit voir le jour, ne devrait-elle pas se manifester d’abord aux Nations unies ? À l’initiative de la France, des pays d’Europe ou d’ailleurs, on pourrait condamner l’ouverture unilatérale des hostilités contre l’Iran. À ce jour, on s’étonne aussi de l’absence de réaction de la CPI devant le bain de sang commis en janvier dans les rues de Téhéran… Mais sans doute s’agit-il d’un rêve qui ne cadre plus du tout avec le logiciel du post-multilatéralisme imposé par Trump.


(*) Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’Institut de recherche Méditerranée-Moyen-Orient.

Pierre Benoit