La France dans le brouillard

par Boris Enet |  publié le 21/10/2026

La vague de violences qui secoue la France plonge le pays dans la sidération. Les explications avancées ne suffisent pas à comprendre ce qui se passe. Plus inquiétante encore, l’incapacité des responsables politiques à prendre la mesure de la crise.

Des manifestants brandissent des fumigènes et des pancartes au milieu d'épais nuages ​​de fumée rouge et blanche, auquel se mêlent les gaz lacrymogène, devant la préfecture de Vienne, lors d'une manifestation contre la hausse du coût de la vie et les inégalités sociales à Poitiers, le 17 octobre 2026. (Photo Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP)

Quatre jours après le 17 octobre, une importante manifestation populaire, marquée par une déferlante de violences, laisse un pays hagard. Ni grand soir ni petit matin, comme l’immortalisa William Klein en 1978, une décennie après le mois de Mai. Plutôt un épais brouillard qui obstrue l’horizon.

Que sait-on, quatre jours après cette irruption violente sur la scène sociale et politique ? Avec plus d’un demi-million de manifestants, très majoritairement jeunes et lycéens, les services de Beauvau ont révélé au grand jour leur incapacité à anticiper la situation. Ils ne furent pas les seuls.

Un pays sorti des radars

On peut toujours railler le caractère prétendument obsolète d’un appareil d’État devenu inopérant. En réalité, l’ensemble des échelons intermédiaires, de l’encadrement territorial aux bureaucraties syndicales traditionnelles, a été plongé dans le noir. La seule suppression des Renseignements généraux, actée sous Nicolas Sarkozy en 2008, et la perte de culture et de savoir-faire politiques de ceux qui s’y sont substitués ne suffisent pas non plus à désigner un coupable idéal.

Cette perte de connaissance fine du pays s’explique en partie par une désorganisation de l’État qui ne touche pas seulement les services de l’Intérieur. La perte d’influence des organisations syndicales, leur incapacité notoire à renouveler leurs pratiques, à rajeunir leurs troupes et à rester des interlocuteurs crédibles, capables de structurer le tissu social, participent de cet épais brouillard. Comme si une fraction du pays réel sortait des radars d’un pays légal au point mort.

Or, si l’ampleur des destructions, des violences et des dévastations soulève une indignation très largement partagée, personne, à cette heure, n’est sérieusement en mesure d’expliquer un tel fiasco, en dehors des adeptes des sornettes complotistes et des partisans de l’effondrement.

Des explications insuffisantes

Certes, la mouvance d’ultragauche, renforcée depuis deux décennies à la faveur des mobilisations altermondialistes, puis des Gilets jaunes, a préparé l’échéance avec minutie. C’est acté, renseigné et documenté. Le principal suspect dans l’incendie de la mairie de Limoges est un fiché S appartenant à cette galaxie. Ses membres sont évalués par les services compétents à près de 1 500 sur le territoire. Pas de quoi faire trembler la République, a priori.

Certes, la voyoucratie, petite ou grande, était également au rendez-vous. Ceux que les pouvoirs en place qualifient de délinquants d’opportunité ont rempli leurs caddies, dévalisant notamment les magasins de sport avant de monnayer leur butin en contrebande. Ces phénomènes, apparus dès la dernière décennie du siècle dernier, sans rapport avec les revendications politiques, n’ont cessé de se renforcer. Mais ils ne permettent pas, là encore, d’expliquer à eux seuls les nombreuses attaques contre des édifices républicains et les saccages de près de 3 000 commerces, des plus prestigieux aux boutiques les plus modestes.

Certes, la guerre hybride a déjà commencé et l’occasion est trop belle pour les ennemis extérieurs de la République d’organiser le chaos actuel. Sauf que les services de l’État étaient préparés et l’avaient annoncé dès l’été : l’année présidentielle est celle de toutes les opportunités pour Poutine et ses relais.

Déjà, les services algériens et iraniens sont pointés du doigt pour avoir joué un rôle dans le grand capharnaüm. Les fuites de données sont quotidiennes. Les groupes sur Telegram et WhatsApp, ainsi que les chaînes complotistes téléguidées par les sbires de Moscou, pullulent auprès de publics acquis aux vérités alternatives, dans un climat de défaitisme partagé de Le Pen à Mélenchon.

Cela suffirait-il à expliquer le nombre de jeunes gens abusés et manipulés, prêts à se livrer à des exactions ? Probablement pas non plus.

La grande polarisation du vide

Plus simplement, les jeunesses cherchent leur voie. Dans ce clair-obscur, une partie minoritaire n’exclut plus la violence, non pour parvenir à ses fins, mais pour jeter à la face d’une société qu’elle rejette le dégoût que celle-ci lui inspire.

Aimantée par les forces populistes radicales, dans un contexte de crise sociale, éducative et culturelle, une partie d’entre elles s’abandonne aux inepties simplistes. La France de jadis, rance ou occupée pour les uns ; celle de la Nouvelle France communautariste pour les autres. Or, qu’il s’agisse de celle de Vance ou de celle d’Ahmadinejad, elle convient en réalité parfaitement aux plans de Poutine, car dans les deux cas, c’est celle de la collaboration.

La tentation des extrêmes

Parmi les 18-24 ans, cette polarisation s’exprime clairement : jusqu’à 45 % acclament Mélenchon, quand près de 30 % adulent Le Pen. Le chef insoumis, champion du cynisme électoral, tente bien de chevaucher le mouvement, comme on le lui apprit dans sa jeunesse, en lui offrant un débouché. Mais les premiers sondages postérieurs au 17 octobre indiquent une consolidation de sa base électorale davantage qu’un élargissement.

Mardi, le vaudeville grotesque et surjoué à l’Assemblée entre le Premier ministre et Mathilde Panot illustrait parfaitement l’impasse dans laquelle se sont fourvoyés les théoriciens de Pour un populisme de gauche, rédigé par Chantal Mouffe en 2018, première expurgée d’une longue liste.

Lorsque Sébastien Lecornu lui demande de condamner l’incendie de la mairie de Limoges, la passionaria du grand-père du peuple s’en montre incapable, lui opposant sur un mode pavlovien le sort des jeunes gravement blessés ou estropiés dans les manifestations. Dans cet univers kafkaïen, il ne serait donc plus permis de pleurer des jeunes gens abîmés par les confrontations policières tout en s’indignant des attaques contre les maisons du peuple instaurées en décembre 1789.

Voilà où conduit l’abîme populiste. Il occupe incontestablement le terrain médiatique et une partie de la rue, mais enferme la gauche dans une marginalisation qui ne peut que profiter au parti de l’ordre. Notamment auprès d’un électorat vieillissant qui n’a nullement envie de revivre des scènes de voitures incendiées, souvenirs d’une jeunesse enfouie, et qui garde en mémoire les leçons du siècle qui l’a vu naître.

Crise ignorée, non jugulée

Bien sûr, l’arrière-scène est occupée par une précarité sociale indiscutable, un pouvoir usé, privé de marges financières par ses propres choix fiscaux, et une angoisse juvénile répandue dans plusieurs couches de la société et sur plusieurs territoires. Le chef de l’État n’en avait pas pris la mesure lundi soir.

C’est à une gauche de gouvernement et à son candidat qu’il revient d’y répondre concrètement : en matière de temps scolaire — il suffirait de reprendre tout ou partie des conclusions de la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant du 23 novembre dernier —, de transformation du bâti à travers un plan pluriannuel État-régions chiffré, ou encore de refonte de la plateforme d’orientation existante, même si cette dernière revendication demeure à ce jour marginale dans les quelque 100 000 contributions lycéennes reçues. À tout le moins.

Sans débouché crédible, les plaisantins prétendant que le fond de l’air est rouge, alors qu’il est profondément vicié, pourraient se retrouver, à la manière d’Épiméthée, avec Juin 68 sans avoir connu le mois de Mai.

Avec une différence notable : plutôt qu’une nouvelle Chambre bleu horizon, c’est un coup d’État constitutionnel, revendiqué à l’aide du suffrage référendaire, contre les normes du droit européen et les valeurs qui nous fondent depuis deux siècles, qui est planifié par celle qui caracole en tête au premier comme au second tour.

Boris Enet